Georges Picard : l’humoriste

07/10/10 par  |  publié dans : Livres, Romans

“L’humoriste” : le titre de la première nouvelle, ou plus exactement de l’histoire brève… et pourtant, ça ne fait même pas sourire. Me suis-je trompé de bouquin ? 15,50€, j’en veux pour mon fric alors allons plus loin.  “Laideur obstinée” la seconde, ça décoince pas les zygomatiques alors j’me dis que je me suis trompé à vouloir faire le malin et sortir des sentiers battus en n’achetant pas un des livres de la liste affichée, toute prête et toute dressée en pile, en érection, tentatrice ! La troisième,  “L’excentrique”, commence bien : “Personne n’aurait su dire pourquoi il n’était pas exactement comme les autres. Il y avait dans son apparence et dans ses manières quelque chose que, faute de mieux, on qualifiait d’excentrique ou, plus communément, de bizarre”.

Voilà, j’ai fait un choix d’excentrique, un choix bizarre, un choix hors des piles, des marchandises entassées que sont devenus les livres. Il traînait là, esseulé, dans un rayon, même pas sur une table de présentation de nouveautés, il faisait pitié ce livre tout blanc, dénudé, un titre typo rouge et le nom de l’auteur et de l’éditeur en noir.

Alors, l’auteur, c’est important ! Qui est-il, ce  Georges Picard ? Je parie qu’il ne s’est même pas posé la question d’un changement de nom, plus vendeur, un petit plus mystérieux, un nom qui interroge, un nom qui fait rêver. Pas du tout ! Picard. Prénom Georges, par dessus le marché ! D’où sort-il celui-là ? Picard Georges, né en 1945, à Paris, étude de philosophie, a occupé quelques postes dans l’édition et aujourd’hui travaille comme journaliste à 60 millions de consommateurs. Bien ! Mais bon, pas de quoi faire rêver le consommateur lecteur de 2010. Et puis quoi encore, père communiste, mère absente, soixante-huitard pas vraiment repenti, tout pour plaire quoi !
Et pourtant, il a publié, Picard, une vingtaine d’ouvrages au compteur : Histoire de l’illusion, Tout m’énerve, Génie à l’usage de ceux qui n’en n’ont pas, De la connerie, et puis ce Tout le monde devrait écrire… où il écrit : “Tout le monde devrait écrire pour soi dans la concentration et la solitude : un bon moyen de savoir ce que l’on sait et d’entrevoir ce que l’on ignore sur le mécanisme de son cerveau, sur son pouvoir de captation et d’interprétation des stimuli extérieurs/”. Mais d’une phrase, le Picard, il fait la révolution, un coup de pied dans les piles de livres jetables, un pied de nez à la boulimie encouragée, un pied de nez à la vitesse et au temps compressé de nos sociétés.
Mais, vu ses antécédents, le Georges, il est rompu à la dialectique, il ajoute (par écrit),  “Peut-être publie-t-on trop, mais il n’est pas sûr que l’on écrive suffisamment”. Voilà, la révolution, le Picard renverse les piles, pas pour rien qu’il se retrouve tout seul dans un rayon. Un grand coup de pied au cul des professionnels de l’écriture qui produisent plus qu’ils n’écrivent.

Après ça, je reprends ma lecture. “L’humoriste”, “le nouvel Opus”, faut prendre le temps, distillé, mâché, dégusté par petite touche, délicatement. Essaie d’écrire entre-temps,… Mais fait gaffe, avant de prendre le porte plume, lis encore : “Sa bibliothèque” et t’emmêle pas les pinceaux ! Et puisque t’y es, va jusqu’au bout, “Le grand Zut” dont tu as droit à un extrait, l’histoire de commencer par la fin…

Le professeur Zut est un halluciné caractéristique. Son nom lui est inspiré par le premier mot de l’ouvrage : «  Zut :1) Premier mot du dictionnaire éponyme qui tire son nom de son premier mot. 2) N.m. Hareng précocement fumé. » « Hareng », que l’on trouve à la lettre O, entre « pyurie » et « grumelure », paraît désigner un universitaire. Le fumage reste, comme dans notre Robert, un procédé de conservation. On peut donc estimer que le professeur Zut n’est pas prêt de pourrir par la tête. C’est un lunatique admirablement conservé… « Professeur, comment parvenez – vous à organiser le monde avec un outil aussi aléatoire que ce fichu dico ?
Le monde est un hasard fécond, mon ami. De : « féconder : rêvasser sous les étoiles en lisant Mallarmé. » Alors n’est-ce pas.
Oui, mais quelle clé sémantique pour ouvrir l’infécondable ?
Je songe à me délasser. N’y songez-vous pas vous même au firmament ?
Ah, mais professeur…
…Zut, mon ami, Zut. »

“L’humoriste” : c’est un recueil de portraits, un peu comme La Bruyère, Picard donne dans le particulier mais au terme de la lecture des 78 brèves peut-être découvriras-tu l’humain en général ? Peut-être ouvriras-tu les yeux autrement, peut-être apprendras-tu à voir tout simplement ! Et à rêver sous les étoiles…
Georges Picard : L’humoriste. Éditions José Corti. Septembre 2010.

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4 commentaires

    Louisa  | 09/10/10 à 19 h 41 min

  • Ouf ! Ca commençait mal ! Dans d’autres temps,j’avais lu 2 ou 3 autres Picard,écrivain qui m’avait enchantée,réjouie,fait sourire et me sentir un peu moins seule à penser certaines choses de la production littéraire française et voici que vous,Christian,lecteur avisé et attentif,ce péquin-là ne vous arrachait même pas un sourire…
    Me voici rassurée,vous n’avez pas envoyé valser le petit livre blanc bien élégant et apprécié la lucidité moqueuse de ce monsieur !
    Merci à vous pour cette excellente chronique.

  • Anita Manull  | 11/10/10 à 12 h 45 min

  • Bonjour monsieur Кристиан! I never read Picard but I will.

  • christophe R.  | 13/10/10 à 0 h 03 min

  • très bonne critique et réfléchie. Continue comme ça Christian , tu donnes envie de découvrir de nouveau roman.

  • Olivier  | 15/10/10 à 22 h 13 min

  • Salut Christian !
    Ta plume a gardé toute sa pertinente agilité.
    N’ai plus rien lu de lui depuis son excellent “De la connerie” en 1994…Après 16 ans, il faut que je m’y remette, grâce à toi. Vite un Picard !

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