Heureux les heureux : déclaration d’amour à Yasmina Reza

19/06/13 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags :

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Une fois le livre entre les mains, j’ai eu peur. Vous savez, cette peur d’être déçue quand vous êtes déjà béat d’admiration pour une artiste qui, pour vous, excelle déjà dans tous les domaines qu’elle pratique. Vous n’attendez plus qu’une chose, c’est qu’un jour elle change et ne vous touche plus. Comme ces groupes de musique dont on pouvait être folle à 16 ans et qu’on trouve maintenant tellement fake et commerciaux. A toutes les représentations, Conversations après un enterrement, Art, Le Dieu du carnage, j’étais au premier rang. Dramaturge, cinéaste, scénariste, metteur en scène et romancière, Yasmina Reza est une touche-à-tout de génie : mon modèle absolu de femme, arrivée à ce niveau de prestige (César, Tony Award, Molière – elle a tout remporté) par le biais de son seul talent, de sa force et de ses choix judicieux.

Avant même d’avoir le livre entre les mains, j’entends des critiques dithyrambiques de toutes part. Par avance, cela m’agace de savoir que je vais lire une œuvre déjà encensée par la critique. J’aurais préféré arriver devant la première page vierge, mais la sortie d’un livre de Yasmina Reza est un tel événement aujourd’hui qu’il faudrait vivre sur une autre planète littéraire pour ne pas en entendre parler. Alors je me lance quand même. Je me dis que non, comme tous grands artistes, on ne peut pas faire mouche à tout les coups (Terrence Malick, Pedro Almodovar, se sont bien plantés sur leur dernier films : ça arrive à tous, même aux plus grands). Tout le monde, un jour, fait quelque chose de moyen, même mon idole, car on ne peut pas effleurer la perfection à chaque tentative.

Le livre se présente comme un recueil de nouvelles, ou plutôt comme un livre orchestre (pour parodier le jargon cinématographique), il se lit d’une traite et nous laisse à mi-chemin entre le désarroi et la frustration. Le désarroi parce que, bien sûr, c’est une petite merveille dont on n’a pas le temps de profiter. On est frustré, si frustré de lâcher ces personnages à la fin de chaque histoire parce qu’on s’y attache si vite. Sous la plume de l’auteur, ils deviennent vivants en deux mots, des amis en deux phrases. Yasmina tisse des liens, fait se chevaucher des fils, en tire d’autres, noue, dénoue, tricote et détricote et nous la suivons tant bien que mal dans le dédale de ses pensées.

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Ce livre ne se résume pas, ne se fige pas, mais prend simplement la forme de la vie, la nôtre, la vôtre, de celle qu’on vit tous (et qu’on subit tous) et que l’écrivaine croque parfaitement avec une langue familière, à la limite de l’oralité, sans tirets, ni guillemets, ni retours à la ligne, mais sans jamais perdre son lecteur. Cette forme narrative “Houellebecquienne” qui m’effraie habituellement au plus haut point est cependant justifiée dans ces nouvelles, puisque l’auteur devient ainsi la voix incarnée de chacun de ses personnages et raconte si bien ces petites solitudes, auxquelles on ne fait pas attention ou qu’on essaie de camoufler, qui n’ont l’air de rien mais qui sont des petites morts quotidiennes, qui nous mangent, des petits bouts, des tranches de vie, finissant par nourrir des rancœurs infinies. Je n’étais pas préparée à la rencontre de ces êtres complètement seuls, murés dans l’impossibilité de rencontrer l’autre, dans le désert de leur vie, qui sur papier paraît pourtant bien remplie. L’amitié, l’amour, la réussite, le pouvoir, la filiation, l’addiction, la maladie, le temps, la mort, la honte, le courage, la mélancolie, la solitude, le ressentiment, les petites lâchetés, le bonheur, le renoncement, tout passe au laser de son écriture directe, ironique, parfois même cruelle. Elle nous prend par la main, et nous arrête devant des tableaux tout à fait banals. Pour une fois, on prend le temps de voir la solitude de ce mari qui ne supporte plus sa femme. Oui, car dans le dédale de nos vies, la solitude ça peut aussi tout simplement s’appeler le supermarché, le caddie domestique, le couloir d’huile et de vinaigre, et cet homme implorant sa femme qui hurle au milieu des condiments parce qu’il n’a pas acheté le bon fromage.

Vingt-et-un chapitres avec des personnages en quête du bonheur, chacun à leur manière, ça fait beaucoup de portions de vies. Il y a celui qui ne se supporte pas et qui doit se prendre pour quelqu’un d’autre, il y a les habituelles fuites chez les amants et maîtresses qui comblent des vides mais ne réparent rien, il y a ceux qui essaient même une sorte de constriction de l’être pour arriver à être deux et vivre le couple. Il y en peut-être aussi qui ont mieux compris que les autres, et qui réduisent simplement l’exigence du bonheur. Et puis il y en a les fatigués, déjà trop fatigués d’aller chercher ce bonheur qui se mérite et qui n’est pas à la porté de tous. Parce que ce sont les plus choses belles qui valent la peine que l’on se battent pour elles. On se dispute parce qu’on s’aime. Sinon pourquoi prendre cette peine ? Et à chaque fois, à chaque amour, pourquoi sur toutes les centaines de corps que l’on désire et qui accepteraient le notre, on finit toujours par tomber sur celui qui va nous faire mal ? A chaque page, une certaine nostalgie, une notion de déjà-vu, passe comme un voile sous nos yeux. Même si les personnages et les situations sont fictives, elles ont déjà été vécues par nous tous, et le verdict est parfois sévère. Souffrir est-il simplement le seul moyen de se sentir vivant ?

7758170854_heureux-les-heureux-de-yasmina-rezaToutes les nouvelles ne sont pas égales : certaines tirent des larmes ou des rires en trois phrases tandis que l’on n’arrive pas à ressentir d’empathie pour d’autres personnages trop stéréotypés (que l’on condamne même méchamment à rester dans leur misère affective tant ils nous sont antipathiques). Tous ont ce courage de se débattre avec la vie. Yasmina Reza éclaire la face sombre de leurs caractères, livre leurs pensées les moins glorieuses et cela fait du bien. Parce qu’en levant la tête du livre, on arrive à se dire qu’on est pas si monstrueux que ça. Il peut être bon, parfois, de mesurer son degré de bonheur, de solitude ou de folie à celui des autres. On pense à nos amis dont le bonheur si agressif est affiché sans vergogne par le biais de photos prises sur Instagram et postées sur Facebook, et on se dit que finalement, on est tous humains, on craquelle, nos vies de famille ont des failles, et qu’il y a juste des gens meilleurs que nous pour les masquer.

Ce n’est pas un feel-good book (pour encore parodier le jargon cinématographique). C’est un vaudeville existentiel à mi-chemin entre le rire et les larmes, un aperçu au microscope des misères de la vie quotidienne, des vaines passions, de petites folies, des déflagrations domestiques. C’est admirablement bien écrit, et c’est bouleversant et terrible à la fois de lire ces véritables clichés anthropologiques de la vie quotidienne. De l’écriture tendue de la romancière, on retiendra surtout un mouvement, plutôt mélancolique, qui transmet une certaine idée de la vie de petites gens perdus dans leurs sentiments étriqués, leurs aspirations de bonheurs et le champ de bataille qu’est leur vie quotidienne.

Heureux les heureux de Yasmina Reza
En librairie depuis janvier 2013

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