Interview : Vedrana Donic’

21/11/10 par  |  publié dans : Auteurs, Livres | Tags :

Vedrana Donic’ se livre au jeu des questions/réponses et nous dévoile les petits secrets de la création de sa maison d’éditionet des pépites qu’elle publie…

Dites, Mademoiselle Vedrana, maintenant que nous sommes copines, vous pourriez me dire ce qui vous est passé par la tête pour lancer une maison d’édition indépendante et alternative ?  Et puis, vous venez d’où d’abord ?

Mademoiselle Mona Lisa, le jour où j’ai décidé de monter cette édition, j’avais 03 grammes dans le sang. Non je plaisante.
En fait, c’est une idée qui a mûri pendant quelques mois, sous mon chapeau, à l’âge de 23 ans.
J’ai passé plusieurs semaines à faire des recherches, de la prise d’informations. J’ai posé des questions à différentes personnes qui correspondaient chacune à différents maillons de la chaîne du livre (éditeurs, diffuseurs, commerciaux, libraires, Électre, afnil, imprimeurs, journalistes etc…)
C’était un gros boulot mais ça m’a permis de connaître toutes les étapes importantes pour monter ce projet sérieusement et correctement, de savoir leur ordre exact aussi.
Par la suite, j’ai monté un gros dossier pour obtenir une bourse défi-jeunes qui m’a permis de démarrer l’activité.
Je l’ai fait car à l’époque ça correspondait à un ras bol de voir des Prout de mammouth en librairies (livre que je définis comme particulièrement bêtifiant), et une envie de nouveautés, de livres d’un nouveau genre, mêlant illustration, graphisme et poésie.

Sinon, mes parents sont serbes et sont venus s’installer en France quand ils avaient 20 ans et des bananes. Ils ont choisi de s’installer dans une ville bien perdue qui s’appelle Vierzon. Entre vierzonnais, on l’appelle Zonzon. Le côté prison lui va bien (hélas). Et je suis partie de cette ville à 17 ans, pour mes études en école d’Arts (dans une autre ville morte, la malédiction continue) à l’École de l’Image d’Épinal. C’est une école qui apprend beaucoup de disciplines (illustration, infographie, photo, vidéo, multimédia, sérigraphie etc…) Là-bas, j’ai passé les 2/3 de mon temps avec une caméra à la main, je faisais mes montages vidéos et mes films d’animations, j’adore ça. Une fois diplômée, j’ai continué mon bout de chemin en Bretagne dans une autre école d’Art. Je suis revenue vers le dessin traditionnel sur papier. J’ai appris la reliure avec des cours que donnait une vieille dame adorable. C’est là-bas que j’ai décidé de lancer une édition. Puis maintenant, je suis avec mes livres quelque part entre le Temple des Plaisirs et la Rue des Artistes (véridique).

Illustration tirée des Amants de Saint-Jean.

Votre catalogue s’est joliment étoffé depuis vos débuts, notamment avec la création de plusieurs collections. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre politique éditoriale ?

C’est une édition qui est placée sous le signe de la nouveauté.
L’important est de faire des livres sensibles, qu’on n’a pas déjà vu 12 000 fois, en accueillant des jeunes talents de préférence.
Je travaille sur des choses simples à la base : Le quotidien, les sentiments, les questionnements etc…
Ça se retranscrit dans des narrations diverses, et ça donne des livres personnels et poétiques, avec un rapport approfondi entre le texte et l’image.
Parfois, on a une image qui dit une chose, le texte en dit une autre, si on les associe le tout signifie une troisième chose.
Du coup, il y a trois lectures possibles sur une même planche.
Il peut y avoir des choses qui ne sont pas dans le texte, mais qui apparaissent à l’image.
C’est le jeu des trois que je manie dans cette édition, ça incite le lecteur à s’interroger / décrypter / déchiffrer le sens de l’image, et le sens du texte.
Chaque élément présent dans chaque planche a une raison d’être.

Pour l’instant, il existe deux collections :

– La Collection du Chapeau est basée sur la thématique de la poésie, et ne narre pas forcément des histoires, mais davantage des recueils d’impressions.
En utilisant des images plutôt abstraites, des collages, de la matière, des éléments de récup intégrés dans les planches (un pétale de fleur ramassé au détour d’une rue, une page de cahier d’écolier, un fil de tissu etc…).

– La Collection Porte-Manteau est une collection qui propose des contes. Je travaille sur l’idée du symbole ici. Comment utiliser un symbole pour faire passer un message, comment se l’approprier, comment le déformer, comment réécrire une histoire avec des symboles, une mise en page, et un trait.

Dans les deux collections, je pousse le lecteur à trouver, lier et relier les éléments pour constituer lui-même sa propre lecture, créant ainsi un nouveau langage.

Le problème, dans la collection “porte manteau”.

Votre livre La Vie en Rose est bien plus qu’un recueil d’impressions. Un travail de matières lié à un accompagnement musical délicieux. Comment s’est opérée cette alliance avec le musicien David Schuman ?

David est un ami que j’ai rencontré à Épinal, on était dans la même école. On faisait nos montages vidéos dans la même minuscule salle, donc on passait pas mal de temps ensemble. Il est musicien et compositeur. À ce moment là, il me faisait beaucoup écouter ses morceaux. Alors un jour, je lui ai parlé de faire un cd d’accompagnement sur un projet de livre, il a été d’accord tout de suite. On s’est donné une deadline et voilà.
À part être un homme adorable sous son armure de râleur, il joue de 13 897 instruments et il enregistre des sons du quotidien (voix d’enfants, boite à musique, la pluie, boite à meuh, jouets, porte qui grince etc…) qu’il utilise ensuite comme des instruments à part entière. Il monte tout ça, progressivement un rythme s’affirme, il répète des sons parfois, il ajoute de la guitare etc, et tout cela crée une ambiance unique et une émotion, tout en étant mélodieux et harmonieux.
Le cd doit accompagner le temps de la lecture.
Au fur et à mesure de l’écoute du cd, on retrouve les ambiances du couple décrites dans les images (peine, joie, colère, solitude, amour partagé etc…).
Par exemple, la piste 01 s’appelle “Les cœurs rouillés”, en référence à la troisième planche qui parle de “cœur rouillé”. David y a utilisé une roue de vélo oxydée (ce qui m’a semblé fabuleux comme idée : le cercle vicieux) et un message de répondeur, qui correspondent à la routine et à l’attente de l’autre.
Autre exemple, la piste 09 qui s’appelle “5c” correspond à l’ambiance de la planche “L’envie sur nos bouches ricoche, le magnolia s’effiloche”. 5c est une référence au timbre de 05 centimes collé dessus. Personnellement quand je l’écoute, j’entends une dispute, c’est très rythmé, avec des sons graves et électrisants.
La piste 08 est formidable. À la moitié de la piste, y’a deux tons différents d’accordéons, qui représentent l’homme et la femme qui sont séparés. Chaque ton correspond à l’un qui appelle l’autre, malgré la distance.
Avec David, on est vraiment sur la même longueur d’ondes, donc c’était un véritable délice de bosser avec. Je suis très heureuse d’avoir travaillé sur ce projet avec lui.

La vie en rose, l’alliance de l’image et de la musique.

Le lecteur déchiffre, jubile de sa trouvaille, part dans ses pensées à la vue d’une esquisse et à la lecture de quelques mots…  Mais peut-être pourriez-vous nous donner quelques indices quant à la traduction de vos hiéroglyphes ??? Allez Vedrana, soyez sympa, une colonne au hasard, comme ça !…

On me demande toujours ce que veulent dire ces planches !!! C’est amusant, j’aime bien quand les gens jouent le jeu.
Les hiéroglyphes, ce sont deux planches que j’ai faites sur deux semaines. Je les ai complétées petit à petit. En fait je suis partie de l’idée de la lecture japonaise, verticale, de droite à gauche, et de haut en bas. Chacun y verra ce qu’il veut y voir. Mais bon, je peux laisser un petit indice pour les 03 premières colonnes.
Alors c’est l’histoire d’une sirène qui est sereine, qui nage parmi les poissons, dans les vagues, avec les dauphins heureux, les étoiles et la lune. Elle va faire pipi, et voit une montagne dont la forme lui fait penser à des seins. Y’a un homme qui traîne par là, avec un canard qui pond des œufs, alors elle sort de l’eau et se transforme en humaine : Elle a des pieds tout à coup. Elle pique une voiture, du fric et une pomme rouge. Elle conduit en chantonnant pour retrouver cet homme, son Amour, et elle arrive à un port où on lui demande une clé. Elle veut filer un papillon à la place de la clé, mais un oiseau n’est pas d’accord. Je vais arrêter là. Ensuite, pour résumer, elle va à l’aéroport, elle revoit l’oiseau, elle croise une femme enceinte et une tortue qui vont l’aider à retrouver l’homme.

Les étranges hiéroglyphes de La vie en rose.

Votre dernier projet, L’homme à la tête en forme de machine à laver, est une vraie petite pépite. Pouvez-vous nous raconter les coulisses de sa création ? Du choix de votre coopération avec l’illustratrice de talent Nadine Grenier, à votre processus de création commune…

Avec Nadine, tout s’est décidé très vite. Elle m’a contactée, elle a demandé à faire un essai, je lui ai donné un texte, elle m’a envoyé son essai.
Donc là, c’est le moment où je me suis prise une grosse claque, car je ne m’attendais pas du tout à voir deux images si belles graphiquement. J’ai été bluffée.
Elle a un dessin plutôt réaliste (avec ce texte un peu absurde, ça allait très bien justement, ça apportait une certaine crédibilité au texte en fin de compte, comme si on pouvait vraiment avoir une tête en forme de machine à laver), elle manie extrêmement bien son trait, sa trame, le noir et blanc, les vides et les pleins, les décors, les motifs, le rendu des matières, les mises en lumières par les petits points, son coup de crayon est un bijou.
Donc j’ai pas hésité après avoir vu l’essai, j’ai dit d’accord, elle a travaillé pendant 3 mois environ dessus, je lui ai soufflé quelques idées (le chien à tête humaine par exemple), j’avais presque rien à redire sur ses images, presque aucune correction à faire, car c’était parfaitement maîtrisé.
Ensuite, je lui ai parlé un peu du papier et de sa coloration, de la reliure, pour savoir si c’est bien comme moi qu’elle imaginait l’objet livre.
Elle est sortie des Arts Déco de Strasbourg l’an dernier, et c’est son premier livre publié.

L’homme à la tête en forme de machine à laver

Un concours ? Vous avez dit concours ??? Dites-nous tout sur le défi que vous avez lancé aux lecteurs !

Pour faire participer davantage les lecteurs tout en s’amusant, j’ai lancé un concours d’illustration sur l’idée L’Homme à la tête en forme de…, l’illustrateur choisit la fin de la phrase, l’illustre, et me l’envoie pour le 31 décembre à minuit.
Le gagnant aura tous les livres du catalogue avec des dédicaces, et un cadeau surprise pas encore déterminé (soit un dvd de Jules & Jim, ou un poster de Jimmi Hendrix, ou une perruque, ou un Ken avec sa voiture rose à paillettes etc…)
J’ai déjà reçu de sacrées images avec des idées rigolotes, ça va être dur de choisir !

Votre citation du moment, qu’est-ce donc?

Gambatte Kudasai ! Un genre de Keep fightin’ !
Une formule entre warriors pour s’encourager, et se motiver.

dernier mot peut-être ? Une blague ? Une conseil ? Rien ?

Faudrait dire aux lecteurs, que la nuit, ils doivent proposer un café à la lune, pour l’aider à rester éveillée.

“Longue vie aux Éditions Vedrana!”

Fanatiquement votre.

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