Invitation au voyage immobile dans les forêts de Sibérie

05/12/11 par  |  publié dans : Auteurs, Livres | Tags : ,

Le baïkal, à proximité de la cabane de Tesson

En 2002, grâce à la réédition des éditions Phébus, je découvrais l’un des classiques absolus de l’aventure vécue, paru en 1956 et signé par Slavomir Rawicz. : The long walk, A marche forcée pour l’édition française. L’auteur, né en Pologne en 1915, est arrêté en novembre 1939 par les russes. Il se retrouve à Moscou prisonnier  à la Loubyanka et se voit expédié en Sibérie au cœur de l’hiver 40-41 en compagnie de quatre mille autres bagnards. Peu en reviendront. Lui en reviendra vivant après une évasion en compagnie de quelques autres et une folle équipée qui les mènera du cercle polaire à la rive orientale du lac Baïkal. Il traverse la Bouriatie, république du sud de la Sibérie orientale. Ils franchissent la frontière, puis c’est la traversée du désert de Gobi, le Tibet, l’Himalaya, puis l’inde enfin !


Un périple incroyable,  qui sema beaucoup de doute quant à la véracité du récit de Rawicz, mais celui-ci émigré en Angleterre où il meurt en avril 2005, a toujours refusé de répondre à ses détracteurs.

Il n’en fallait pas moins pour exciter un esprit aventureux. Sylvain Tesson, grand voyageur qui, la trentaine à peine passée avait déjà parcouru le monde à pied, à cheval, à bicyclette, décida de refaire le périple de Rawicz afin d’en prouver la possibilité. Il en fait le récit dans L’axe du Loup. Six mille kilometres parcourus qui n’apportent pas la preuve quant à la réalité du récit de Rawicz mais qui permettent à Tesson de relever un défit au temps, son voyage qui dura huit mois remplit l’espace d’une vie. Il est parvenu à ralentir le temps, à le densifier, à l’épaissir. Car notre bonhomme souffre du mal des villes, il n’en supporte pas le pseudo confort et sa métastase mentale qu’est le conformisme. L’effort physique conjugué à la volonté d’aboutir éleve l’humain dans un état quasi chamanique, je ne marche plus, je vole, seuls les grands marcheurs ou les coureurs de grand fonds peuvent connaître cet état permettant à l’humain de dépasser la souffrance du corps pour atteindre un état de plénitude, oublier la douleur des muscles et d’évoluer comme dans un rêve. Mais le grand voyageur, fort de sa connaissance de la taïga et des rives du Baïkal, décide un jour de février 2010 de déposer son sac dans une cabane sur les bords du lac et d’y rester 6 mois. Les milliers de kilométres parcourus au rythme de la marche, à la force du jarret à bicyclette ou au pas du cheval , un pied de nez à la vitesse , Sylvain Tesson les remplace par cet isolement sédentaire. Mais est- ce  si différent ?

Cent soixante ans auparavant, Henry David Thoreau décidait de s’installer durant deux années dans une cabane construite de ses mains au bord de l’étang de Walden au environ de Concord dans l’état du Massachusetts. Il publia le livre issu de son expérience : Walden ou la vie dans les bois. Peu de livres ont eu  le privilège d’éveiller autant d’échos que Walden  qui paru en 1854, influença de nombreux courants de pensée en servant de guide, de texte de référence à ceux qui veulent vivre plus souverainement et renouer avec des valeurs fondamentales. Ghandi en fut le célèbre admirateur, mais nous pouvons ajouter Yeats, Alan Watts, Allen Ginsberg, Tolstoï, Gide, Proust…

En fait, le but de cette expérience et son message réside dans un retour à la simplicité en apportant la preuve qu’il est possible de vivre autrement que dans l’unique but de gagner de l’argent. Simplicité, certes, mais pas simplisme, d’ailleurs le premier chapitre de Walden, le plus long de l’ouvrage, s’intitule économie. Thoreau, avec une précision de comptable, chiffres à l’appui, addition, soustraction, bilan… prouve que la valeur travail n’en est pas une et que l’homme en quelque sorte perd sa précieuse vie à la gagner en passant à côté du réel bonheur et de l’accomplissement de la vie. Walden, 160 ans après sa publication, demeure la meilleure réponse au “travailler plus”, bobard capitaliste émanant de cerveaux incultes et le meilleur guide des adeptes du développement durable.

Alors, le 11 février 2010, Sylvain Tesson dépose son sac dans sa cabane au bord du lac Baïkal et décide de tenir son journal, au jour le jour, qu’il publiera en septembre de 2011 sous le titre Dans les forêts de Sibérie. Comme Thoreau, au début, Tesson établit des listes. Liste des vivres, ou il n’oublie pas la vodka Kedrovaïa, liste des livres qui seront ses compagnons. Des poètes, des écrivains comme Jünger, Déon, Ellroy, des philosophes, une bonne caisse de livres en édition pléiade pour certains, histoire de diminuer le volume et d’augmenter la densité. Et bien sûr, Walden que Tesson dit emmener pour la philosophie, mais il confie au lecteur que Thoreau l’énerve un peu avec comme il l’écrit : “son prêchi-prêcha de parpaillot comptable”.

Il l’énerve un peu mais en réalité, Sylvain conçoit son livre comme Henry David l’avait fait : il commence son journal avec des inventaires et termine au fil des pages par un hymne à la nature. Mais Sylvain évidemment n’est pas Thoreau, le mois de février se passe en rangement, en réparation de la cabane, en déblaiement des vestiges laissés par les occupants précédents. Mais, après : que faire ? Sylvain Tesson n’est pas un adhérent du système, loin de là mais au début de son séjour il possède encore les reflexes du citadin occidental, il se pose la question du lendemain. Que faire si l’on a rien à faire ? A l’instar de Thoreau il ne peut cultiver son jardin, planter ses haricots quand la température extérieure oscille entre – 25° et – 40. Bien sur, il lui faut couper du bois pour alimenter le poêle en fonte, élément essentiel de sa survie qui deviendra un compagnon de solitude et l’engagera à réfléchir sur la psychanalyse du feu de Bachelard.

Peu à peu, Sylvain apprend à ne rien faire sinon les tâches essentielles à la vie. Ne rien faire mais en fait, faire autre chose que gagner sa vie. Une fois ces tâches remplies, il apprend à regarder, à écouter la nature. Il n’y a personne à des kilomètres à la ronde mais tout est vie : le  Baïkal , ce lac qui est une mer d’eau douce de 700 km de long sur 80 de large et de 1600 m de profondeur, recouvert d’une épaisse couche de glace de plus d’un mètre en hiver, rugit en suivant les oscillations de température comme si l’eau prisonnière tentait de se libérer. La mésange qui le matin, frappe à la fenêtre. Les couleurs du ciel et au loin les sommets de Bouriatie qui s’imprègne du rose du matin pour atteindre le bleu polaire à la mi jour. Et tout ça, chaque jour, aider par ses lectures qui le mènent à une autre réflexion, il tente de l’exprimer dans son journal.

Il réalise alors, Sylvain, qu’il maitrise à nouveau le temps comme durant ses huit mois de marche sur les traces de Rawicz. Tout comme Thoreau, il marche beaucoup, parfois 50 km, pour rendre visite à ses amis Volodia, Irina, Sergueï, Natacha, parfois pour explorer les sommets environnants, mais souvent il reste assis à contempler la vie de la nature par la fenêtre qui s’ouvre sur l’immensité car l’homme de la cabane, privé de télévision, apprend qu’une fenêtre est plus transparente qu’un écran.

Sylvain n’est pas un ascète, il s’offre de temps en temps un mini Zapoï en sifflant des bouteilles de vodka ou de bière, il a emmené aussi des cohibas qui l’accompagnent dans ses méditations. Sylvain n’est pas un donneur de leçon,  tout comme Thoreau, il n’a pas le souci de faire des émules mais bien de régler son problème avec le temps en vivant plusieurs vies. Mais il sait aussi qu’il vit l’extrême luxe de la liberté parce que dans sa cabane de Sibérie, il est le maître du temps. Alors il chausse ses patins à glace et glisse sur un fossile liquide de 25 millions d’années. Suivons-le et lisons ce merveilleux journal qui, soyons-en sûrs, figurera au panthéon de la littérature de voyage et du nature writing en nous invitant à voyager immobile tout en suivant “le pointillé des pas sur la neige”. La marche couture le tissu blanc et tel l’homme aux semelles de vent, il nous dit que l’avantage de la poésie inscrite sur la neige est qu’elle ne tient pas. Les vers sont emportés par le vent…

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