Jan Kounen et la psychanalyse chamanique

02/05/11 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags : ,

On connait Jan Kounen pour ses films souvent polémiques – 99 francs, Doberman, Coco Chanel et Igor Stravinski, et son magnifique ratage Blueberry, qui fait encore aujourd’hui pouffer de rire nombre de cinéphiles. Muni d’un budget de blockbuster, Kounen avait complétement torpillé la BD de Moebius au profit d’une vision contemplative et hallucinogène du western, qui ne fit que très moyennement tripper le box-office. S’il fallait un responsable, ce serait l’ayahuasca, plante médicinale sacrée d’Amérique du Sud, connue chez nous surtout pour ses propriétés hallucinogènes. C’est en travaillant à la pré-production du film que Kounen est entré en contact avec le chamanisme Shipibo du Pérou et l’usage médicinal de l’ayahuasca. Non content de lui adresser un superbe chant d’amour à travers un stupéfiant 1:4 d’heure dans Blueberry, Kounen y a consacré un sympathique documentaire (D’autres mondes, 2004) et a participé à ou rédigé divers bouquins, dont celui qui nous occupe ici, Carnets de voyages intérieurs, publié le mois dernier chez Mama éditions.

Depuis 10 ans donc Kounen fait régulièrement les allers-retours entre Paris et le Pérou pour aller prendre “la liane des morts” lors de cérémonies avec des chamanes. La première partie du livre est constituée de ses notes, dont certaines prises à chaud, sur les effets de la “drogue” et ses voyages intérieurs. Visiblement peu concerné par le qu’en dira t-on ou les pincettes de rigueur, Kounen n’en dresse pas moins un portrait intime de l’ayahuasca bien éloigné de l’image festi-psychédélique des hallucinogènes – et non sans dangers.

La plus belle séquence de C.G.I du cinéma français, à la laquelle cette résolution foireuse est loin de rendre justice. Une réinvention du climax – résolution dramatique dans le 3ème acte. Oh, et une cascade à ne pas tenter de reproduire chez vous…

“Il n’y a pas le réel d’un côté et l’irréel de l’autre. Il y a plein de choses entre les deux. Affiner sa relation avec ces entre-réalités c’est nouveau et c’est aussi, bien sûr, dangereux pour son équilibre psychologique. Avec l’ayahuasca, l’expérience que vous vivez est tellement réelle que vous risquez de ne plus questionner cette nouvelle réalité, vous l’appelez d’ailleurs l’ultra-réalité (…). le problème est que les mécaniques de réflexion et d’analyse de notre culture viennent de l’extérieur de cette méta- réalité ; alors, forcément, vous êtes le plus souvent à côté de vos pompes”

Les psychonautes les plus avertis le reconnaissent : on ne prend pas d’ayahuasca comme on prend des champignons hallucinogènes. On ne prend pas des champignons hallucinogènes comme on fume un pétard.

Et Kounen donc, de livrer avec une naïveté généreuse (ou l’inverse) et de se lancer à corps perdu dans ses expériences de mort imminentes psychiques multiples, traversé par des visions de crocodiles ou bloqué sur la pensée de sa pensée qui pense (à la lisière de la schizophrénie donc), entre les vomissements et diarrhées qui accompagnent souvent les “diètes” (prises) d’ayahuasca, décrites comme des sessions de psychanalyse mystiques autant qu’un moyen de recharger les batteries. Avec toutes les limites imposées par son style et le caractère par essence insaisissable de l’expérience. Ne subsistent que des fragments de nuits et des anecdotes cocasses et humoristiques, souvent éclairantes certes, mais qui paradoxalement s’arrêtent trop souvent à la surface des choses. Comme la rencontre de Kounen avec un cactus qui le supplie de le manger (!) tandis que son producteur frôle la syncope, en plein repérages de Blueberry. On aurait aimé en savoir un peu plus sur le rôle de l’ayahuasca dans la génèse (et le retard…) du film, comme on aurait aimé que Kounen détaille un peu plus les “casseroles psychiques” intimes qu’il travaille à longueurs de diètes avec son chamane attitrée. La transparence de Kounen a ses limites ; ce jalon est peut-être ce qui préserve le récit de la monomanie post Loft Story. Le rapport au chamane, le phare dans les tempêtes psychédéliques parfois agitées est central dans le livre, et pose la différence essentielle entre l’ayahuasca et n’importe quelle drogue récréative. Le tout est accompagné en seconde partie d’un réjouissant manuel à l’usage des lecteurs intéressés par le voyage au Pérou, sur le modèle d’une F.A.Q avec des réponses à “Qu’emporter dans dans son sac ?” ou encore “Que faire si je vois un serpent qui veut m’avaler ?”.

Voir à partir de 2 minutes. Le pourquoi du comment est dans les notes de bas de page *

A la fois frustrant, anecdotique et tout à fait passionnant, quelque part entre Castaneda et Hunter S. Thompson, ce livre participe d’un néo New age qui risque d’en jeter pas mal dans des avions à destination du Pérou (c’est déjà fait, d’ailleurs, comme Kounen l’écrit lui-même, suite à son docu D’autres mondes) (Voire : on trouve de l’ayahuasca assez facilement sur internet). Pendant ce temps, sous d’autres tropiques, on se demande encore si l’on doit légaliser le cannabis – rappelons à toutes fins utiles que l’ayahuasca est interdite – et les français sont les champions du monde de la consommation d’antidépresseurs.

Les billets pour le Pérou, c’est par où ?

 

Carnets de voyages intérieurs, Ayahuasca medicina, un manuel de Jan Kounen, Mama Editions, 24 euros.

* Pour la petite histoire : d’après Kounen, Moebius lui a donné sa bénédiction pour sa vision très personnelle de Blueberry : lui-même déclare avoir écrit un scénario avec une fin similaire .

Une dernière pour la route : Kounen balance avoir emmené Gaspard Noé boire l’ayahuasca avec lui dans la jungle. Enter the void serait son Blueberry à lui… tout s’explique.

Lire : cette interview de Jan Kounen autour de Darshan, Blueberry et l’ayahuasca sur allociné.

Écouter : la chouette émission Cabinet Médical de Radio Nova consacrée à Carnets de voyages intérieurs.

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