Jirô Taniguchi

01/07/07 par  |  publié dans : BDs&Mangas, Livres | Tags : , ,

Loin des super-héros invincibles, Jirô Taniguchi est un mangaka proche de la nature, de la bande dessinée européenne et de la ligne claire.
Né le 12 août 1947, Jirô Taniguchi est un dessinateur de manga – un mangaka – à part. Refusant les contraintes esclavagistes de certains éditeurs, Taniguchi a décidé de ne pas passer plus de huit heures par jour penché sur sa planche à dessin. Résultat : Taniguchi nous livre une production plus intime, diversifiée, voire à l’encontre de certains codes du manga, s’appuyant sur une certaine lenteur du récit, des influences européennes très marquées, le tout donnant une autre façon de voir le manga.

Venez prendre le temps…

Le temps, le déroulement d’une histoire en douceur, est l’une des caractéristiques communes à de nombreuses œuvres de Jirô Taniguchi. Il est loin de certains mangas commerciaux dont l’efficacité du scénario accroche le lecteur jusqu’à la dernière case, ne le laissant jamais respirer. Dans des œuvres comme L’homme qui marche (1991), L’orme du Caucase (1993) et Quartier lointain (2002), l’histoire se confond en lyrisme, en rêverie. Le fil de la narration est volontairement lent et monocorde. Cela permet au maître de soigner chaque case. Taniguchi n’a que faire des grands traits épais qui bariolent parfois les pages de manga. Ici, tout est en finesse, en grâce, en poésie.

L’homme qui marche est un bon exemple pour comprendre cette part de l’œuvre du mangaka. Le livre est un one-shot, c’est à dire un ouvrage unique, sans suite. Il est l’occasion de suivre les pas d’un homme: il vient de s’installer dans une nouvelle maison avec sa femme et profite de longues balades pour découvrir son nouvel environnement. L’histoire est découpée en quatorze scènes, comme autant de marches à pieds effectuées avec cet homme. Taniguchi utilise pour son dessin le style de la ligne claire européenne : la simplicité du trait, la lisibilité de l’ensemble et l’absence de fioriture. Ces principes se retrouvent même dans le scénario, tout ce qui n’est pas utile est suprimé, les dialogues – on voit parfois notre héros parler, mais aucun philactère ne rend compte de sa conversation -, même jusqu’au nom du personnage principal . L’observation de cet homme, de ces découvertes, de ces joies de marcheurs, des paysages qu’il traverse suffisent au scénario. Le héros prend le temps de flâner et nous flânons avec lui. On peut parfois regretter l’absence de véritable histoire, ou de but, mais c’est tout simplement que ces balades n’en ont pas. On se contente de la simplicité d’émerveillement du héros pour en faire autant, on s’amuse avec lui de la course improvisée qu’il entreprend avec un vieil homme, chacun doublant l’autre à tour de rôle ; on sourit en voyant à travers ses lunettes brisées le monde en kaléidoscope ; on s’essouffle en le voyant gravir une dizaine d’étages, juste pour le plaisir… des joies simples !

L’Europe aux portes du Japon

Ayant reçu une formation de mangaka traditionnelle en étant l’assistant d’un maître, Kyda Ishikawa, Taniguchi commence sa production en 1970 avec Un été desséché. Il collabora longtemps avec l’écrivain Natsuo Sekikawa avec qui il publia notamment Au temps de Botchan (1987), un vaste tour d’horizon de la littérature japonaise du début du XXème siècle. On y suit le parcours de l’écrivain et poète Natsume Sôseki (1867-1916) tout en découvrant un Japon de plus en plus influencé par l’Europe. Cette ouverture vers l’Ouest, Jirô Taniguchi l’a lui-même vécue. Parallèlement à une volonté de se détacher des mangas commerciaux et très codifiés, il développe un univers aux inspirations très européennes. Moebius et Bilal compteront parmi ses plus grandes influences. Il refuse de collaborer avec des assistants comme le font de nombreux mangakas sous prétexte de gagner du temps. Taniguchi déploie ses heures de travail à soigner son trait fin, inspiré de la ligne claire européenne. La mise en page se détache parfois même de la tradition du manga. Les cases sont de parfaits carrés ou rectangles où chaque image s’y trouve enfermée, contrairement aux découpages en biais, à l’absence de marge habituelle des planches japonaises. Le tout renforce la lisibilité et la délicatesse du dessin de Taniguchi.

L’intérêt que Jirô Taniguchi porte à l’Europe est on ne peut plus réciproque. Il est l’un des rares mangakas à recevoir autant d’admiration de l’autre bout du monde, voire à connaître de meilleures ventes en Europe qu’au pays du soleil levant. Ses dernières productions, outre le succès commercial rencontré, ont reçu l’Alph-Art du meilleur scénario à Angoulême en 2003 (Quartier lointain) et l’Alph-Art du meilleur dessin pour le Sommet des Dieux en 2005, entre autres prix. Parallèlement, il collabore avec des artistes européens, tel Moebius et Morvan. Avec Moebius, qui a déjà collaboré avec Hayao Miyazaki, il crée Icare, un one-shot paru en 2000, racontant l’histoire d’un enfant né dans un laboratoire et qui développe tout de suite l’étrange capacité de…voler. Cette particularité vaut à cet enfant, le bien nommé Icare, d’être enfermé les vingt premières années de sa vie dans le laboratoire de sa naissance, jusqu’à ce qu’il serve les desseins de l’armée. La maîtrise de Moebius pour les histoires de science-fiction et la justesse des traits de Taniguchi confèrent à cet album une harmonie poétique.

Le dessin au naturel

Intégrant de grandes influences européennes à son style, Jirô Taniguchi a su développer un art personnel, alliant finesse, simplicité et extrême réalisme du décor. Taniguchi aime à dire que le décor de ses cases est un personnage à part entière. Ces arrière-plans pas si secondaires que ça, sont souvent incarnés par de vastes paysages. La nature est très présente dans les histoires sur lesquelles travaille Taniguchi.

Les personnages se retrouvent au milieu de nulle part, entourés de montagnes, d’arbres ou d’animaux. C’est un autre des points communs entre les productions du mangaka. Il se plait à développer de longs décors naturels s’alliant si bien à son réalisme et à sa poésie. Que ce soit pour des œuvres aussi différentes que Le chien Blanco (1991), Kaze No Shô (Le livre du Vent, 1992), ou plus récemment Le Sommet des Dieux (2000), les paysages sont travaillés, pensés et placés comme un acteur. Et il est d’autant plus difficile des créer des décors à la fois réalistes et simples quand on n’utilise jamais la couleur ; aucun artifice ne s’ajoute au dessin.

Jirô Taniguchi a su imposer au Japon un univers à part dans le monde codifié du Manga, ce qui lui confère aujourd’hui une place de choix dans le panthéon des meilleurs mangakas, que ce soit au Japon ou en Europe.

Quelques œuvres en version française :
Le chien Blanco, Casterman, 1996
Icare avec Moebius, Kana, 2000
L’homme qui marche, Casterman écritures, 2003
Kaze No Shô (le livre du Vent) avec Kan Furuyama, Panini Comics, 2004
Le Sommet des dieux avec Yumemakura Baku, Dargaud, 2004

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10 commentaires

    H  | 08/07/07 à 11 h 56 min

  • On voit que tu connais ce mec sur le bout des doigts ! C’est sympa et ça donne envie.

  • Bertrand  | 11/07/07 à 21 h 56 min

  • Merci d’avoir fait une rétro sur ce grand mangaka…
    Je suis fan de Taniguchi depuis sa première traduction de L’homme qui marche il y a plus de 10 ans.

  • zebra  | 15/07/07 à 14 h 11 min

  • j’adore cet auteur et je relis volontiers la plupart de ses albums, mais Icare est une grosse arnaque éditorial ! j’insiste sur ce point, c’est une arnaque, un montage baclé de quelques planches parues au Japon. Une arnaque je vous dis. Un album puzzle qui ne veut rien dire.

  • Ragondin  | 15/07/07 à 15 h 09 min

  • je suis d’accord avec Zebra pour ICARE, il est…inachevé :/

    par contre j’adore vraiment Taniguchi, d’aillurs, un tome que j’ai acheté et qui est pas dans ta liste d’oeures en version française c’est QUARTIER LOINTAIN qui n’est pas son meilleur mais qui est vraiment très sympa…

  • Marie  | 18/07/07 à 18 h 26 min

  • Malheureusement notre experte en bd est en vacances, mais je suis sûre qu’elle se fera un plaisir de répondre à tous vos messages dès son retour. Soyez juste un peu patients…

  • Marlène  | 26/07/07 à 14 h 43 min

  • Les différences entre les éditions françaises et japonaises sont parfois cruelles, mais Moebius a vraiment écrit une histoire construit. Après, quelques planches ont pu être écartées, mais de là à parler de puzzle. Enfin, toujours est-il que le talent de Taniguchi est certain et je suis ravie que cela vous ai plu

  • orpheus  | 10/08/07 à 15 h 39 min

  • Pour ma part les meilleurs Taniguchi sont Quartier Lointain et le Journal de Mon Père. Magistral.

  • aurélien  | 12/11/07 à 20 h 28 min

  • tanigushi est un trés grand monsieur mais Icare n’a rien d’une arnaque, il est juste inachevé, et le buzz qui l’entourait nous avait fait parvenir cette certitude un an auparavant.

  • Engy  | 18/11/07 à 16 h 53 min

  • J’ai enfin lu mon premier Taniguchi “Terre de rèves”… Effectivement, du trait fin à la lenteur, tout y est pour nous plonger dans une ambiance particulière…

  • JULESLASTAR  | 22/12/09 à 19 h 48 min

  • jaimerai savoir ya t’il un deuxième de”un zoo en hiver”?

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