La bande dessinée érotique

01/07/08 par  |  publié dans : BDs&Mangas, Livres | Tags :

Quand on évoque la bande dessinée érotique, on entraîne généralement plusieurs types de réactions : de l’enthousiasme – attention à ne pas baver quand même – ou du retranchement pudibond. Sous ce schéma général se cache surtout beaucoup de parti pris et de méconnaissance du sujet. Car au fond, la bande dessinée érotique, qu’est ce que c’est ?

La plupart des arts se sont consacrés à l’évocation du sexe – à la réflexion, existe-t-il de la musique érotique ? – la bande dessinée n’est pas en reste. Même si d’une certaine manière elle a toujours existé, on situe généralement l’acte de naissance de la bande dessinée érotique dans les années 1960-70, à l’heure où la libération sexuelle pointait son nez. Parallèlement se développent deux courants : celui de l’underground façon Robert Crumb et celui de la vente massive façon Jean-Claude Forest. Voilà bien deux “écoles” de bandes dessinées érotiques.

A la fin des années 60, Robert Crumb se révèle au monde entier avec Fritz the Cat, souvent considéré comme la première bande dessinée érotique. Certains iront même jusqu’à l’affubler de pornographie. Le style de Crumb est très proche de l’underground, au dessin non soigné et aux propos très directs. Les scenarii de Fritz the Cat parlent de tout et de rien, avec un érotisme toujours présent et sans détour. Le graphisme cru rend le propos plus violent que sensuel et le comic aura fait couler beaucoup d’encre.

Dans la veine de Crumb, Ralf Köning prend le parti d’insérer le sexe dans la vie quotidienne de ses personnages. Tous ces albums ont le point commun de narrer la vie d’un couple gay, Conrad et Paul. Le sexe est au cœur des problèmes du couple et le dessin humoristique rend le propos plus familier qu’érotique. Pourtant les connotations sexuelles n’ont rien d’insinué.

L’autre école en appelle plus aux sens, à l’évocation voire à l’esthétisme. En fer de lance, on pourrait citer deux auteurs majeurs, Jean-Claude Forest et Paolo Serpieri. Au début des années 60, Jean-Claude Forest crée l’incontournable Barbarella, une héroïne à la plastique inspirée de celle de Brigitte Bardot. On est loin de l’agressivité et du scabreux de Crumb. Ici, le leitmotiv est l’érotisme dans sa définition la plus commune : titiller les sens du lecteur. Pour cela Jean-Claude Forest use d’un stratagème mainte fois répété par la suite, qui donne la part belle au graphisme ultra-réaliste et place l’héroïne dans une histoire teintée de science-fiction, suffisamment coupée de la réalité quotidienne pour laisser cours à tous les fantasmes. Le succès est garanti.

Moins science-fiction que fantastique, Valentina de l’italien Guido Crepax tend quelque peu vers les mêmes aspirations que Barbarella. Cette fois la brune Valentina, photographe de profession, ne parcourt pas l’espace mais un monde plus réel, teinté de personnages aux pouvoirs spéciaux. Créée en 1965, cette bande dessinée restera longtemps une référence dans l’érotisme.

Les années 70-80 vont connaître l’âge d’or de la bande dessinée érotique en se basant souvent sur ces deux “écoles”. La première répond plus à des attentes d’humour salace, l’autre en revanche surfe sur la mouvance de la liberté sexuelle, grande revendication de l’époque et sur la vague de la science-fiction. Ce sont également les années de “naissance” de la bande dessinée dite “pour adultes”, où il n’est plus étrange de créer des albums que les enfants ne pourront pas lire. Tous ces paramètres favorisent la bande dessinée érotique, de bonne comme de mauvaise facture.

A la suite de Jean-Claude Forest, de nombreux auteurs vont mélanger sexe, science-fiction et hyperréalisme, tel que le préconisent Serpieri et sa Druuna. Cette brune pulpeuse aux atouts indiscutables, lutte contre les méchants, telle Xéna la guerrière. Chez Serpieri, mais encore bien plus chez les autres, le scénario n’est qu’un prétexte à la présentation de plastique toujours plus érotisante. Il n’y a pas beaucoup de sensibilité ni de subtilité, mais ce n’est pas le propos.

Plus récemment, Milo Manara est devenu l’incontournable de la bande dessinée érotique. Il a repris les bons vieux tuyaux de ces maîtres tout en laissant la science-fiction légèrement passée de mode. Il y injecte un peu plus de sensibilité, plus prompte à l’érotisme qu’à la pornographie. Peut être est-ce pour cela qu’il est actuellement le seul survivant ?

Le début des années 90 ont marqué un grand coup d’arrêt de la production de bande dessinée érotique. A l’époque, on pouvait trouver facilement un album classé X dans les rayons des supermarchés ou dans des mégastores ; trop facilement aux goûts d’associations catholiques militantes. Certaines familles détentrices de grandes enseignes de supermarchés étant elles-mêmes proches de ces mouvances religieuses, les bandes dessinées érotiques ont été peu à peu retirées de la vente. On a alors affaire purement et simplement à de la censure. Il est devenu difficile de se procurer de tels albums, alors que la diffusion de films X reste la même. Pourquoi est-ce à la bande dessinée de payer la note ? Selon ces mêmes associations, la bande dessinée offre l’immédiateté de l’accès à ces images proscrites contrairement aux films où un média est nécessaire.

Aujourd’hui, la bande dessinée érotique se vend toujours aussi mal. Pourtant, dans d’autres médias l’érotisme fait recette. Cela, Jean Dufaux l’a bien compris.. Fini les scenarii à coucher dehors ou totalement sans fond. L’érotisme s’insère ainsi dans de vraies histoires, dons une orchestration plus complexe où le sexe arrive à point nommé et pimente le scénario. Rapacesou Djinn sont construits sur ce modèle. L’intelligence de Dufaux est également de faire appel à des dessinateurs de grand talent qui proposent un érotisme aussi torride que sensuel. Ce n’est pas le seul à opter pour cette stratégie et finalement, à vouloir proscrire le sexe dans la bande dessinée, il finit par être présent partout de manière plus sinueuse.

Au fond, n’est ce pas ce qu’on attend de l’érotisme et ce qui le différencie de la pornographie ? Une autre donnée à prendre en considération est que la bande dessinée est un art majoritairement masculin où l’on montre plus facilement que l’on ne suggère. Des planches sensuelles, sexuelles, envoûtantes et émouvantes ne sont pas à chercher dans la bande dessinée clairement labellisée « érotique ». Récemment, une exception est tout de même venue charmer les rayons des librairies. Premières fois est un album collaboratif comportant dix histoires dessinées par dix auteurs différents et toutes écrites par une femme, Sibylline et ayant toutes un point de vue exclusivement féminin. De quoi renouveler un peu…

Petite biblio pour se rincer l’oeil :

Premières fois, scénario Sibylline, dessin collectif, Delcourt, collection Mirages, 2008
Glamour book, par Milo Manara, Glamour, 1984
Valentina, par Guido Crepax,huits volumes, Eric Losfeld éditeur, 1969
Barbarella par Jean-Claude Forest, quatre volumes, Le terrain vague, 1964
Fritz the cat, Robert Crumb, Anthracite, 1972
Fraise et chocolat, par Aurélia Aurita, Les impressions nouvelles, 2006
Conrad et Paul _ Couilles de Taureau, par Ralf Köning, Glénat, 1994
à voir aussi http://www.bdcul.com

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6 commentaires

    dolly  | 09/07/08 à 20 h 04 min

  • c’est la seule genre de BD que j’aime lire

  • lenono  | 21/07/08 à 17 h 33 min

  • Je suis un peu surpris de trouver un extrait en anglais de Barbarella (de Forest auteur Français)
    Spécialement pour ce délicieux passage (pour le sens des mots et pas que des yeux)

    case prédédent celle présentée dans l’article :
    Barbarella :
    “dites moi Aiktor… que savez vous faire au juste?”
    Aiktor:
    ” tout, madame, tout…
    et très soigneusement !”

    case de l’article :
    Barbarella:
    “Aiktor, vous avez du style !”

    Aiktor:
    “oh! Madame est trop bonne…
    je connais mes défauts…
    Mes élans ont quelque chose de trop mécanique !”

    case suivante:
    Barbarella :
    “vous êtes parfait, même dans vos répliques…”

  • Filobedo  | 12/02/09 à 20 h 06 min

  • Dans ‘Mélonie Sweet’, vous trouverez: du Sexe! de l’Horreur! du Rire! Encore du Sexe! Des Monstres! De l’Amour! Toujours plus de Sexe! C’est déjà pas mal…

    N’hésitez pas à feuilleter quelques pages de l’album sur:

    http://www.meloniesweet.fr

  • LCA  | 23/02/09 à 1 h 10 min

  • on oublie Gotlib alors alors ? C’est avec lui que la bédé a explosé : phallus et vagins parfaitement dessinés et en gros plans, partouzes monstrueuses entre dieux, enfants en pleine libido…bref tout ce qui est interdit “officieusement” aujourd’hui ou interdit par risque surtout.

  • jack  | 01/07/10 à 17 h 37 min

  • fantasme

  • Vicky  | 17/06/12 à 17 h 53 min

  • J’aimerais faire remarquer qu’il existe une dessinatrice fantastique; Giovanna Casotto, italienne et qui dessine tellement bien. Du réalisme, sexy, pure merveille!