La Chanson d’Irina, ou le mystère du poète russe

17/11/11 par  |  publié dans : Livres | Tags : ,

Sergueï Essenine

Sergueï Essenine

Au commencement, j’avais entrepris d’écrire sur la poésie d’Essénine.
D’écrire sur le déchirement perpétuel entre le besoin de renouveau et l’attachement aux traditions, le cœur même de son œuvre, le déchirement entre la perte des racines au sens premier du terme, l’arrachement à la terre natale et la quête de la modernité. D’écrire sur ce lien unique entre un poète et son peuple. Ça devait s’appeler : « Qui a tué Essénine » ? Lui le poète dont la thèse du suicide à l’hôtel d’Angleterre le 28 décembre 1925 demeure controversée. Mais très vite, je me rendais compte que cela n’avait aucune importance tant les poètes assassinés, suicidés ou déportés sont nombreux en Russie, je voulais traiter le sujet à la manière d’un polar mais… En fait bien plus  intéressante était la vague de suicides qu’entraîna la mort du poète. En effet, il est difficile d’imaginer pour un lecteur hexagonale, ce que représentait et représente Essenine pour le peuple russe. Essénine était également un show man qui disait sa poésie lors de tournées organisées à travers le pays, une rock star comme le fut quelques décennies plus tard Evgueni Evtouchenko, le poète de Baby Yar, qui n’est pas ma tasse de thé mais dont je retiendrai cette phrase énigmatique : « Un poète est plus qu’un poète en Russie ».

Essénine a crée en Russie l’école des « imagistes ». Il a réuni autour de lui quelques poètes qui frappés par la beauté et la pureté de ses images poétiques l’ont reconnu comme chef de file. Toutes les images de la poésie d’Essenine sont tirées de la nature, elles sont simples et sobres. Ces images se réduisent à quelques types puisant à un petit nombre de sources : le matin, le soir, les saisons, les arbres…Mais chez Essénine, elles sont sans cesse renouvelées comme le réalise de toute éternité la nature : « La vie est un grand bois que traverse l ‘ aube rouge comme un cavalier » ou encore « Quelque part dans un tronc, c’est un loriot qui pleure. Moi seul ne pleure pas : il fait clair dans mon cœur. » Autant d’images d’essence populaires, comme celles des cathédrales, évidentes et frappantes, définitives pour l’esprit comme pour les yeux. Mais ce qui caractérise la poésie d’Essenine, c’est aussi le ton du chant, le rythme populaire et les belles couleurs simples de la vie même. Laissons la parole à Alexis Tolstoï : « Le nom d’Essénine est essentiellement russe. On y sent des racines païennes qui signifient corne d’abondance, fêtes de l’automne. Blond, légèrement bouclé, les yeux bleus, le nez un peu relevé, il devait porter une chemise bordée de rouge, une ceinture de cuir, pour chanter avec les filles dans les bosquets de bouleaux. Ils lui ressemblent, ceux qui chantaient, dans un lointain passé, des chansons pour les filles ; de l’abondance, de la joie, de la ruse, de la gaieté, ils faisaient des contes. Essénine possède ce don ancien, né sur les rives brumeuses des fleuves calmes, dans les murmures des forêts verdoyantes, dans les larges steppes, ce don chantant de l’âme slave, infinie, sentimentale, mystérieusement émue par les voix de la nature.

Qu’on ne s’y trompe pas ! La poésie d’Essénine c’est aussi la poésie du temps, celle de la révolution rouge. Encore dans l’enfance il avait du quitter sa campagne de Konstantinovo pour Moscou, là une partie de sa vie s’est brisée définitivement.  Il a haï la ville sans âme, il a senti que tout cela était plus fort que lui, cette lutte au cœur de son œuvre se termine par une reddition qu’il exprime dans Requiem. Le village russe disant sa chanson épique s’est tu pour toujours. Essénine, seul parmi les poètes de ce temps, a su retrouver l’accent de cette chanson éteinte. Toutes les plaintes, les injures, les supplications, tous les cris et tous les soupirs des villages russes sont contenus dans les vers d’Essénine. Ses poèmes sont écrits avec la chair du peuple de la terre russe, entaillez et en jaillira du sang.

A ce stade, je n’avais guère progressé dans mon questionnement premier : comment une communion aussi intime pouvait exister et perdurer entre le peuple russe et ses poètes et plus particulièrement entre Essénine et les russes ? Encore aujourd’hui ses recueils se vendent à des milliers d’exemplaires et longtemps après sa disparition ses vers courent encore les rues et les campagnes. Il me fallait changer de méthode plutôt que de m’intéresser aux poètes vénérés et chercher dans leur œuvre la raison de cette communion ne fallait il pas plutôt interroger les voix d’en bas comme l’avait fait Edmond Thomas avec la poésie ouvrière au XIX siècle ?

Et c’est durant ce questionnement qu’Irina m’envoya un cadeau sous forme de MP3 : un poème qu’elle chante, accompagnée de sa vieille guitare qu’elle ne parvient plus à accorder. J’ai trouvé la chanson très belle, je comprenais quelques mots mais la voix d’Irina me disait qu’elle chantait la nostalgie, les arbres, la nature et quelque part la peur de la ville, en tous points les thèmes esséniens. Je décidais d’en faire la traduction  que voici :

Бор Туголесский шумит на ветру

Снегом засыпаны сосны и ели

Детство прошло и осталось в Бору

Ну, а птенцы повзрослев улетели

Припев:

Рядом столица огнями искрится

Мчатся потоки машин илюдей

А в Туголесье из-под небесья

Звезды смеются над крышей моей.

 

Озеро спит тишиною укрыто

Небо с землею как в сказке сошлось

Каждое сердце друг другу открыто

Исстари так на Руси повелось

Мягким ковром расстелилось болото

Шепчется тихо с травою камыш

Жизнь пролетает в делах и заботах

Но Туголесье ты в сердце хранишь

 

Le vent chante à Tugolessky Bor,

La neige décore les pins et les épicéas.

Mon enfance est restée à Bor

Mais l’oisillon devenu grand s’envola !

 

Refrain

Tout prés, la capitale brille de mille feux

Des flots de voitures la sillonnent

Mais Tugolessky demeure sous les cieux

Par dessus mon toit les étoiles rayonnent

 

Le lac s’endort d’un sommeil sans nuage,

Par magie, le ciel et la terre se mêlent

Avec l’autre chaque cœur se partage

Dans la pure tradition russe éternelle.

 

Un marais comme un tapis douillet

Respire doucement, bercé par les roseaux.

La vie passe dans le tourbillon  journalier

Mais toi Tugolesski, je te garde en ma peau !

La poésie prend son essor par la voix qui la porte ! Et c’est ainsi que la voix d’Irina reprend l’ancestrale tradition russe de ces bardes errants qui chantait la poésie des campagnes comme jadis nos troubadours et trouvères.

Irina Titova dans les marais de Tugoleevsky Bor.

Mais qui est Irina ? Elle a passé la cinquantaine et a donc connu le régime communiste, vécu son effondrement, vécu le sort des 160 millions de russes qui brutalement ont été plongés dans une misère plus grande tandis que moins d’un million, anciens de la nomenklatura, affairistes plus ou moins mafieux profitaient de l’anarchie apocalyptique des années 90 pour amasser d’immenses fortunes. Alors Irina, elle dit qu’elle survit en donnant des leçons d’anglais à domicile, en animant un club de danse et de fitness, mais elle vit aussi dans son petit appartement de Bor Tugolessky, bourg de la campagne moscovite. Elle rêve d’une datcha peinte de jolies couleurs alors elle achète des billets de loterie dans l’espoir de réaliser aussi un autre rêve : voir Paris, elle le chante dans un de ses poèmes. Mais, souvent elle se rend à Shatura la ville la plus proche de son village et participe à l’écriture de poèmes avec  ses amis car elle a bien précisé qu’elle n’était pas l’auteur du poème que j’appelle désormais « La chanson d’Irina ». IIs sont anonymes les auteurs et dans la maison construite par les mains d’un vieux barde barbu, les cœurs s’ouvrent et traduisent en poésie et en musique l’amour qu’ils portent à leur terre natale.

« Ah ! Que le temps viennent où les cœurs s’éprennent » disait Rimbaud dans la chanson de la plus haute tour, là, dans cette maison, les cœurs s’éprennent et apprennent à résister et à voir le monde autrement que par la fluctuation des marchés et la mondialisation qui laisse penser que tout est pareil et finalement sans espoir. Mais à Shatura, à Bor Tougalessky et dans des milliers de lieux de l’immense Russie, la tradition poétique se perpétue comme une survivance. Elle sait Irina qu’il existe malgré tout le bonheur ! Elle aime marcher pieds nus dans la neige l’hiver, au printemps, elle parcourt le marais à la quête de fleurs qu’elle tresse en couronnes qu’elle laisse ensuite dériver au gré des courants. Chaque saison apporte un air nouveau et chaque matin est différent. Aujourd’hui, elle le sait on n’apprend à ne plus voir alors elle chante sa joie, sa peine et la magnificence de la nature qu’elle contemple avec des yeux d’enfants.

En Russie un poète est toujours plus qu’un poète, la phrase d’Evtouchenko revient éclairante, le poète se nourrit de la tradition, des inventions et du vécu de son peuple et celui-ci s’y reconnaît comme dans un miroir. Le lecteur est acteur, créateur, il est la sève qui nourrit le poète ! Ainsi se constitue un lien indéfectible. Le génie d’Essénine c’est d’avoir su cristalliser ce lien avec le talent d’un grand poète mais il sait aussi qu’il a du trahir :

Oh ! Si vous pouviez comprendre que votre fils

Est aujourd’hui le meilleur poète de Russie.

Votre cœur se couvrait de givre

Quand trempaient ses pieds nus

Dans les flaques de l’automne.

Et maintenant il se promène

En chapeau haut forme et en souliers

Vernis !  (La confession d’un voyou. Extrait)

Et maintenant il est temps d’écouter la Chanson d’Irina…

Tugoleesky Bor   (cliquer pour écouter)

Petite Biblio :

–       Sergueï Essénine. L’homme noir. Ed Circé 2005.

–       Serguï Essénine. La confession d’un voyou suivi de Pougatcheff. Ed L’Age d’Homme coll Le Bruit du Temps 1985

–       Poésie Russe Anthologie du XVIIIe au XXe présentée par Efim Etkind. Ed Maspéro 1983.

–       Voix d’en bas. La poésie ouvrière du XIXe siècle. Coll Actes et Mémoires du Peuple. Ed Maspéro.1979.

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3 commentaires

    Woodall Jean-Paul  | 05/12/11 à 19 h 08 min

  • Merci à Christian pour cette belle évocation, — et de nous rappeler que non, l’intégrisme des marchés n’occupe pas tous les champs de nos vies. Il y a aussi une difficile liberté, une liberté libre, celle de la poésie, et qui vivante se perpétue encore ça et là, espace de respiration et de vivre.

  • Ballester Marie  | 26/08/14 à 16 h 07 min

  • Bonjour
    La chanson d’Irina est sublime . Et Essenine est , pour moi , une vèritable Icône de la Russie .
    J’ai , à mon domicile parisien une grande photo de ce poète que je contemple en permanence.
    Je voudrais inviter Irina à Paris ,chez moi ,si elle peut prendre un billet d’avion .Le sé jour à Paris ne lui coûtera rien . Jene parle que 3 mots de russe mais une grande partie dèmes ami( es ) parlent russe couramment .
    Nous pourrions organiser de petits récitals ( maison , Centre Pouchkine ,Coservatoire Rachmaninov dont je connais bien le directeur Pierre Cheremetiev .
    Merci de me répondre pour prendre contact.
    Cordialement

    Marie ( Rosalie ) Ballester

  • Christian Portemont  | 27/08/14 à 19 h 50 min

  • Bonsoir Marie(Rosalie)
    Je suis très ému par votre commentaire et votre proposition concernant Irina. J’essaie de la contacter et de lui faire part de votre invitation. Depuis l’article que j’ai essayé tant bien que mal de lui traduire, nos contacts se sont espacés, la vie le temps séparent rapidement ceux qui se sont rencontrés grâce à la poésie. Je pense que de son côté, les choses ne se sont pas améliorées mais qu’au fond d’elle, l’envie de découvrir Paris demeure.
    Je vous transmets mon adresse mail: chportemont@wanadoo.fr, mon téléphone portable: 0687715918, mon fixe:0442879110.
    J’attends de vos nouvelles, quant à moi je contacte Irina.
    Merci encore et j’espère, à bientôt.
    Christian

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