La lettre de Guy Môquet

16/12/09 par  |  publié dans : Livres | Tags :

Depuis des années, le XV de France a l’habitude d’utiliser des ressorts de son histoire et des valeurs de la patrie pour se motiver. Raphaël Ibanez, capitaine de l’équipe de France de rugby évoque en septembre 2007 la lettre de Guy Môquet. C’est Clément Poitrenaud, un joueur sacrifié de la sélection, qui l’a lu à ses coéquipiers titulaires, tout un symbole. Nous sommes le 7 septembre 2007 et le XV tricolore cherche à se provoquer l’union sacrée avant le match d’ouverture de «sa» coupe du monde. Des témoins de la scène affirment avoir aperçu «des larmes dans les yeux des joueurs». Itinéraire politique et polémique d’une lettre bouleversante.

Avant d’être un point de cristallisation mémoriel contesté, le texte est document historique de grande valeur. Guy Môquet est âgé de quinze ans lorsque son père, Prosper Môquet, est arrêté en octobre 1939 comme nombre de députés du Parti communiste français. Cet événement renforce les convictions militantes de l’adolescent, qui en 1939 ne peuvent être que clandestines.
Le 13 octobre 1940, Guy Môquet est arrêté sur dénonciation. Aucune preuve formelle n’est cependant trouvée contre lui. Un acquittement est même prononcé au motif qu’il aurait agi «sans discernement», lui qui n’ignore pas les peines encourues, a su garder le silence durant son interrogatoire et n’avait pas hésité à écrire à Edouard Herriot pour exiger la libération de son père. Les mailles législatives de Vichy se resserrent toutefois sur le jeune homme qui est placé en internement administratif.
Le 20 octobre 1941, le commandant des troupes allemandes en Loire-Inférieure est abattu par trois militants communistes à Nantes. Les autorités d’occupation décident que cinquante otages seront fusillés. Vichy propose une liste dans laquelle ne figure pas le nom de Guy Môquet. Répondant à leur propre politique des otages, les Nazis intègrent pourtant l’adolescent parmi les quarante-huit fusillés du 22 octobre.

Avant la concrétisation de la sentence, le jeune militant avait pu rédiger une dernière lettre. Le texte est un va-et-vient constant entre l’enfant qu’il est pour ses parents («ma petite maman chérie») et l’ adulte qu’il est devenu depuis son arrestation(«que ma mort serve à quelque chose»). Guy Môquet meurt en militant fier, assumé et courageux: «je le suis [courageux] et je veux l’être autant que ceux qui sont passés avant moi». Il mène ainsi son introspection en cherchant à assumer la filiation spirituelle et politique avec son père. « A toi petit papa, […] sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’a tracée.»
L’adolescent n’en reste pas moins conscient de la froide réalité d’un monde qu’il ne maîtrise pas tout à fait et qui, il le sait, le dépasse. Pour mieux s’en rendre compte il écrit à deux reprises «je vais mourir». Le document prend de réelles tournures lyriques voire émotionnelles dans l’adieu du jeune homme lorsqu’il écrit: « je vous quitte tous, toutes, toi maman, Serge, papa, je vous embrasse de tout mon cœur d’enfant».

C’est justement ce caractère émotionnel qui est à la base des polémiques suscitées lors de la réappropriation du texte par le candidat puis président Sarkozy. Le jour de son investiture au printemps 2007, et après avoir fait lire la lettre de Guy Môquet à une lycéenne, il avait déclaré: « un jeune homme de dix-sept ans qui donne sa vie à la France, c’est un exemple non pas du passé mais pour l’avenir […] ». Les thèmes de l’amour de la patrie, de la résistance et de l’abnégation avaient été convoqués à plusieurs reprises dans les meetings de campagne, non sans irriter les militants communistes. Outre un mélange des genres délicat à assumer entre histoire et politique, il a été reproché au président le fait de vouloir excessivement «s’ouvrir» aux valeurs de gauche.
Il est aussi apparu aussi dérangeant à beaucoup d’imposer le partage de ce qui ne demeure qu’une émotion, si puissante et sincère soit-elle. Obliger les enseignants à lire le contenu de la lettre à leurs élèves chaque 22 octobre a réouvert le débat concernant l’indépendance des fonctionnaires face à ce qui a été dénoncé comme un «dirigisme» d’État. D’ailleurs le SNES, syndicat réputé comme le plus virulent de l’enseignement, a tôt fait de demander le boycott pur et simple de la mesure dès 2007. Entre l’impératif «d’obéir aux directives» et la liberté d’enseignement, la lettre de Guy Môquet, de document historique est bien devenu un objet de mémoire.

La commémoration de la vie de Guy Môquet suscite également de dangereuses simplifications dans le domaine historique : étudier uniquement le texte du résistant communiste renforce des déformations mémorielles. Guy Môquet a été arrêté par des fonctionnaires français qui eux aussi avaient un sens profond de la patrie bien qu’ils aient collaboré directement ou indirectement. Il convient de ne pas centrer une vision d’un phénomène sur sa seule facette glorieuse.
Le «devoir de mémoire» prôné çà est là apparaît comme un regard erratique porté sur le passé. La mémoire est ancrée dans le présent : partielle, malléable, lacunaire, subjective. Il serait alors plus prudent de pratiquer un «devoir d’histoire», la lettre de Guy Môquet aurait pu être replacée dans son contexte. Elle aurait dû être un prétexte à l’étude des choix parmi d’autres de jeunes français de l’époque parmi d’autres.
De même, lorsqu’il avoue utiliser «des ressorts de l’histoire» et des «valeurs de la patrie» pour motiver ses troupes, le capitaine de l’équipe de France de rugby montre que le pays souffre de «commémorationite» aigüe. A l’heure où la suppression des cours d’histoire dans certaines sections de lycée est presque consommée en même temps qu’est relancé un débat sur l’identité nationale, il peut être utile de redéfinir les limites du patrimoine français. L’histoire de France n’est pas seulement composée de héros ordinaires tels que Guy Môquet…

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Pas de commentaire

    histoire  | 19/12/09 à 20 h 51 min

  • tout à fait d’accord avec cet article, trop de “devoir de mémoire” noie l’objectivité des souvenirs qu’on essaie aujourd’hui de garder.
    D’où l’importance d’avoir différentes sources…il y a 50 ou 1000ans

  • canaie  | 26/12/09 à 20 h 36 min

  • cet article sonne tellement juste… supprimer l’histoire et en paralléle se targuer d’agiter des valeurs … c’est à n’y plus rien comprendre, ou est cérence dans les choix de ploitiques ?

  • canaie  | 26/12/09 à 20 h 38 min

  • il fallait lire : “cohérence” et “politiques” biensûr

  • thibalu  | 31/12/09 à 6 h 38 min

  • Bon article encore..Mais là où la lettre de Moquet serait utile aujourd’hui ce serait bel et bien pour montrer aux jeunes cons qui se victimisent sans cesse ce qu’est la vraie souffrance, que la vie ce n’est pas qu’avoir “le droit de”, c’est aussi subir l’imprévu, s’en responsabiliser, l’assumer et montrer son courage.

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