Le bus dans la ville

02/06/08 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags : ,

Yahia Belaskri est journaliste à Radio France. Alors que « la question algérienne » refait surface, essentiellement sous l’angle colonialo-militaire, son 1er roman Le bus dans la ville, semi-autobiographique, se lit comme une métaphore très accessible, une élégie adressée à une génération entière, qui donne envie de s’intéresser de plus près à ce pays si près, si loin… Envrak a rencontré l’auteur à l’occasion de son passage dans une librairie du Sud.

Algérie, Algérie chérie ?

C’est l’histoire d’un homme d’âge mûr qui parcourt une ville en bus. En repassant dans les quartiers de sa jeunesse, il se souvient de sa famille, ses premieres amours, de ceux avec qui il a refait le monde et découvert la poésie, les livres, le théâtre. Petit à petit se dessinent l’identité d’une ville et l’histoire d’un pays. Cette ville, c’est Oran, ce pays, l’Algérie…

La première impression renvoie à du Marcel Pagnol dans l’aspect le plus convenu – et superficiel – de son œuvre : des vignettes pittoresques, un style parfois naïf. Le quartier du narrateur est présenté en de courtes scènes autour de personnages clichés. Et quand le héros goûte pour la première fois à l’étreinte d’une femme, il faut lire : “Nous étions fondus l’un en l’autre, l’un dans l’autre, nous avions approché les étoiles et tutoyé les cieux”. On fronce alors les sourcils en redoutant un pittoresque à l’orientale.

Mais Chérifa, la belle en question, a à peine le temps de fleurir, tombe malade et meurt. Oran n’est pas la Provence de Pagnol, et il y a quelque chose de pourri en Algérie.

A gauche, Y. Belaskri

Sous le pittoresque, le désespoir

Le regard du narrateur est chargé d’une tristesse et d’une colère proprement insondables. Les parents “traînent leurs ruines”, le père n’a aucun ami (et finit fauché par un bus), la mère n’a “pas eu le temps de vivre, juste d’accoucher”. Et ainsi de suite. De l’entourage du narrateur, il n’y aura pas grand chose à sauver. Samir le politicien révolutionnaire finira serveur, Faïza l’actrice sera bastonnée par son mari… Oran est vue comme une “ville malade de son avenir, oublieuse de son passé. Une ville de loosers incapable de penser le présent. Encore moins l’avenir”.

Le bus dans la ville offre un panorama impressionnant de rêves brisés, de révolutions avortées, de vies meurtries, de funestes destins. Il faut y voir la faillite d’un pays tout entier à se reconstruire dignement et démocratiquement après son indépendance. “Le bus dans la ville a germé à la suite d’un voyage chez des amis oranais qui s’est très mal passé”, confie l’auteur. “J’ai eu soudain un choc, une vision effroyable devant le spectacle de SDF qui dormaient à même le sol, alignés les uns contre les autres… je suis tombé en pleurs en me demandant ce que les élites avaient fait du pays… de retour à Paris j’ai dû rester alité deux semaines… Et puis je me suis mis à écrire. Il fallait le dire à ces salauds, qu’ils nous ont brisés, qu’ils ont brisé nos rêves”. Autant enfoncer le clou : on ne conseillera pas Le bus dans la ville comme lecture de plage. “Quand on vous enlève vos rêves, votre imaginaire, tout devient noir, dur, sombre. C’est mon sentiment”, continue Belaskri.

L’espoir?

Devant notre mine défaite, l’auteur insiste toutefois pour nous pointer les moments de tendresse et l’espoir qu’il a tenté de faire passer dans son roman.

“Dans ces société les femmes sont le plus souvent bloquées et limitées… mais je vois chez elles une formidable énergie d’inventer, de créer, d’avancer. J’ai pris à dessein des des exemples féminins liés à la poésie, au théâtre, au féminisme. Déjà parce que ce sont les femmes qui m’ont initié au sensible. Aussi parce que dans des villes comme Alger, Oran, Constantine, quand je vois comme elles sont belles, pomponnées, libres, comme elles défient le régime asphyxiant des barbus, je pense que ce sont les femmes qui feront avancer l’Algérie”.

À l’image de ce passage : “Elles étaient douze enseignantes, certaines mariées, d’autres encore célibataires, une dernière était enceinte de six mois. Le “loup affamé” [un fou, qu’on soupçonne intégriste] les avait fait descendre une à une, tranchant les belles gorges qui ne parleraient plus. Les cris, les hurlements excitaient le bourreau qui continuait d’interrompre les vies, la vie. […] Aucun homme du village n’avait osé récupérer les corps de ces innocentes. C’était une femme, bientôt suivie par d’autres, qui était partie vers le lieu d’abattage. Ces femmes, pieds nus, découvertes, les cheveux au vent, étaient allées par les sentiers donner une sépulture à ces saintes sacrifiées sur l’autel de l’abjection”.

Le bus dans la ville est un roman à charge qui réussit à éviter les écueils didactiques et pesants. Oran n’est jamais nommée telle quelle et n’étaient les prénoms, on aurait peine à situer le peuple, la nation dont il est question. Esclavage des Noirs en Afrique du Nord – car oui, cela a aussi existé – censure artistique et culturelle, patriarcat, corruption des élites, terrorisme… sont évoqués avec gravité et finesse. C’est cette absence délibérée de détails, une certaine légèreté dans la forme, qui font tout le sel, la sueur, la poussière et le sable du roman. Le lecteur non averti le vit comme le portrait abstrait de n’importe quelle ville du tiers monde. Et le personnel se fait une nouvelle fois universel.
Le bus dans la ville de Yahia Belaskri, ed. Vents d’ailleurs, 14 euros.
Merci à Lionel Daubigney et la librairie Aux vents des mots.

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