Le Centre Belge de la Bande Dessinée

01/10/07 par  |  publié dans : BDs&Mangas, Livres | Tags : ,

Inauguré en 1989, le Centre belge de la bande dessinée célèbre le neuvième art façon belge. Le musée se développe sur trois niveaux et trois axes. De quoi satisfaire tous les publics ?

Un musée de la bande dessinée à Bruxelles, une évidence ?

Cent ans environ après son apparition, la bande dessinée se dote d’un temple, où tous les amateurs du genre ou simples curieux peuvent venir découvrir cet art graphique et littéraire. La Belgique est depuis longtemps l’un des berceaux les plus actifs de la bande dessinée, lieu de naissance des plus grands. Le choix de la capitale belge est donc synonyme de bande dessinée à bien des égards. La ville ne se contente d’ailleurs pas de cette récente institution et de quelques librairies spécialisées, elle respire le neuvième art avec une multitude de fresques aux couleurs des plus célèbres héros. Si Bruxelles apparaît donc comme une évidence, l’idée de musée l’est-elle tout autant ?

La bande dessinée est un art qui souffre d’un manque de reconnaissance, surtout dans l’hexagone, alors même que le nombre de « consommateurs » ne cesse de croître. L’idée de musée peut permettre de seller dans le béton les créateurs les plus influents des premières années tout en exposant les richesses de demain. A ce niveau, le concept muséal est tout à fait légitime. Mais la bande dessinée n’est pas un art qui s’expose facilement. Certes il s’agit d’un art graphique, donc visuel, mais l’extraction d’une planche revient à tronquer les quarante-sept autres pages et ainsi priver le spectateur de la cohésion d’un album, voir d’une série. S’il ne faut pas un grand nombre de cases pour apprécier le coup de crayon d’un dessinateur, n’exposer qu’un petit extrait, c’est oublier que la bande dessinée a aussi un scénario qu’on ne saurait comprendre en une planche. Ajouter à cela l’idée de musée associé à la poussière et à la stagnation debout, on pourrait se demander si le musée est vraiment la solution à l’expression de la découverte de la bande dessinée. Car dans le fond, il s’agit d’avantage de faire découvrir cet art que d’en retracer l’histoire.

Art nouveau et nouvel art

À quelques pas de la place des Martyrs, au nord de la capitale, le Centre belge de la bande dessinée est installé depuis 1989 dans un beau bâtiment du début du XXe siècle. À l’origine, l’immeuble a été conçu pour abriter les grands magasins Waucquez, commerçant de tissus en gros. Construit sur les plans de Victor Horta en 1906, l’immeuble a été utilisé jusqu’à la mort du grossiste qui, n’ayant pas d’héritier, le cède à l’un de ses confrères, J. Verbreckt. Peu à peu, l’immeuble tombe en désolation. Le classement de certains éléments du bâtiment permet de le sauver de la destruction. Il faut attendre 1984, pour qu’émerge l’idée de réhabiliter l’œuvre de Victor de Horta et d’en faire l’écrin de la bande dessinée.

La première pièce, que l’on peut considérer comme le hall, malgré l’ampleur, est assez typique de l’art nouveau : grand espace découvert sur des galeries en fer forgé. Dès les premiers pas, nous voici plongés dans l’art nouveau et ce nouvel art qu’est la bande dessinée. En face de la porte d’entrée, trône la fusée lunaire d’Objectif Lune, sur la droite, la 2CV du papa de Boule et Bill. Les salles d’exposition se trouvent à l’étage. Au premier, derrière les caisses, se développe en quelques panneaux le processus de création d’une bande dessinée : en cinq parties, on nous explique comment rédiger un scénario, comment se fait l’encrage, etc. Les commentaires s’agrémentent de dessins, d’objets, d’extraits évoquant la conception d’un album. Cette première partie très didactique est relativement courte. On pourrait presque s’étonner de son existence. Certes, la bande dessinée reste bien souvent attachée à l’enfance et nombreuses sont les têtes blondes arpentant les couloirs du CBBD, mais ces explications sont-elles véritablement indispensables ? Après tout, personne ne nous parle de la technique de Picasso lorsqu’on se rend dans son musée, ou celle de Rodin. Ce besoin de disséquer le processus de création d’une bande dessinée ne m’apparaît pas comme indispensable, même si le centre accueille beaucoup d’enfants.

À la suite de ces panneaux descriptifs, on pénètre réellement dans le cœur du sujet, avec la galerie Saint Roch. Ce vaste espace n’est rien de moins qu’une salle d’exposition, proposant des planches originales d’auteurs belges, suivant un thème. Le centre a reçu des mains mêmes des auteurs une quantité impressionnante de planches originales. Par conséquent, une expostion permanente est impossible. Alors le Centre a opté pour les expositions thématiques, réunissant cent cinquante planches de divers auteurs. Actuellement, le sujet tourne autour des métiers. À travers de grands noms des années 1960, de jeunes créateurs actuels ou encore d’auteurs oubliés, le spectateur découvre la représentation du métier de facteur, agent spécial, boulanger ou CRS… Bien pensée, la galerie Saint Roch est une des clefs de l’intérêt du Centre. La réunion de planches originales coupe, certes, l’album, extrait juste une page, nous prive du travail des coloristes, pour se justifier grâce aux thèmes, au mélange chronologique et stylistique qu’apporte la présentation. On y découvre le traitement d’un même sujet à différentes époques, dans différents contextes, ce qui ne peut qu’entraîner la mise en évidence de la richesse de cet art.

Hergé, Franquin et Jijé sont sur un bateau…

À l’étage supérieur, tous les grands noms de la bande dessinée belge sont présents. Cette surface s’organise autour des artistes, avec des espaces plus ou moins grands selon leur importance. La visite commence avec le père de l’homme à la houppette. On est accueilli à Moulinsart, suivant Tintin et Haddock dans l’allée, puis on découvre les différents visages du héros, entre 1929 et 1983, on se remémore – si besoin était – les personnages complétant ses aventures, les Dupond/t, Tournesol, Haddock, sans oublier Milou, toujours dans les bons coups. La partie consacrée à Tintin est assez ludique, avec possibilité de se faire passer pour le chevalier François de Haddoque, ou d’être photographié au coté des Dupond/t. Les panneaux supportant les représentations des personnages, les extraits d’albums, sont de très belle facture et d’une amplitude qui nous plonge directement au cœur des aventures du jeune reporter.
Suivant Hergé, d’autres grandes pointures historiques de la bande dessinée sont présentées. L’hommage à ces pionniers est évident, autant que la volonté de mettre en avant de grands artistes parfois oubliés par le temps. C’est le cas notamment de Jijé, alias Joseph Gillain, créateur de Blondin et Cirages en 1939, mais également l’un des moteurs de la machine Spirou. Lorsqu’en 1940 Robert Velter, créateur du personnage de Spirou, part au front, Jijé est choisit pour le remplacer au journal des éditions Dupuis. Il y créa le personnage de Fantasio avant de laisser la main à André Franquin.

Blondin et Cirage

Franquin (1924-1997) est l’une des figures de prou de la bande dessinée belge et trouve donc également une place de choix au sein du musée. Ses créations sont multiples, de Gaston au Marsupilami en passant par Les idées Noires. L’impact de Franquin sur le neuvième art ne saurait se résumer à ses séries à succès, tant des générations entières de dessinateurs ont été marquées par l’influence de son coup de crayon.
Tous ces grands auteurs, parmi tant d’autres, Roba, Morris, Will, Tillieux, etc, sont présentés d’un point de vue biographique avec de nombreux extraits de bandes dessinées ou de journaux retraçant leur parcours et leur art.

Les explications sont très enrichissantes bien qu’on pourrait émettre le reproche d’une insuffisance d’illustration. Un extrait de bande dessinée, même une planche entière, reste tout de même d’une dimension restreinte. Évidemment, ce n’est pas une peinture type Radeau de la méduse qu’on nous présente ici, mais la multitude de petites images accompagnant un texte riche renforce le coté ennuyeux que peu avoir un musée. À ce niveau là, on pourrait regretter une muséographie globalement un peu vieillotte, pas du tout interactive. Petit détail qui fait un peu grand-mère : il n’y a pas d’endroit pour s’asseoir. On n’aurait pu imaginer un coin lecture en même temps qu’une présentation des artistes. Cette partie du Centre est la plus muséal dans tout le côté conservation et mémoire que cela implique. Ce n’est en aucun cas un reproche, car c’est indispensable pour comprendre cet art, très lié à l’évolution de son temps et de son lectorat. Il faut donc bien préserver ce côté historique. Mais la conservation se confond trop souvent avec les toiles d’araignées et le CBBD n’y échappe pas – même si le ménage est bien fait, que le service d’entretient ne m’en tienne pas rigueur. On peut regretter que pour l’administration du Centre, la bande dessinée se soit arrêtée en 1989, année de l’inauguration.

L’imaginaire cruel de Franquin

Bande dessinée phase trois

La troisième partie du musée surfe sur un concept intéressant : présenter de grands auteurs de bande dessinée belge et leurs travaux selon des axes soit thématiques, soit stylistiques. En sillonnant cet étage du musée, on entre en contact avec l’évolution et la diversité du neuvième art. Du haut de l’escalier, des panneaux nous expliquent que l’on peut découvrir cet espace selon plusieurs axes et s’ils n’étaient relayés par un code couleur, on n’aurait pas conscience de passer d’un axe à un autre. On découvre des thèmes abordés par les auteurs, l’introduction de la science-fiction, de l’érotisme, la déconstruction des cases, l’évolution de la mise en page, etc. Outre le fait de présenter là encore les années 1990 au plus tard – soit il y a plus de dix-sept ans quand même ! – cette partie du Centre a l’intérêt d’évoquer la bande dessinée de manière plus constructive que les biographies trop rigides de l’étage inférieur. Un petit espace est aussi dédié plus précisément aux scénaristes, avec l’énumération de leur création, leur date de naissance, sans mentionner qu’entre temps, certains étaient morts.

Globalement, le Centre belge de la bande dessinée a le mérite d’exister. En dehors d’Angoulême, qui a, par rapport à la bande dessinée en France, une autre relation, on imagine mal une ville consacrer un musée au neuvième art, et nous ne pouvons que le regretter, tant il y aurait de choses à faire. La dénomination même du CBBD nous laissait espérer plus qu’un musée, une sorte de vitrine ou encore mieux de laboratoire pour un art toujours en renouvellement. Cet établissement ne semble porter le nom de centre que parce qu’il contient également une riche et imposante bibliothèque. Globalement, encore une fois, il est difficile de sortir satisfait de la visite lorsqu’on est passionné de bande dessinée : l’impression de n’avoir rien appris, d’avoir stagné domine. Certes, il est bon de replacer l’œuvre d’Hergé, de remettre l’introduction de la couleur directe dans le contexte de l’évolution technique, mais le tout est beaucoup trop figé, voire rapide pour en savoir plus. Je ne suis pas sûre qu’un visiteur lambda, qui n’est jamais allé au-delà d’Astérix s’intéresse vraiment à la différence d’encrage entre les années 40 et les années 90, autant qu’une longue lecture de la biographie de tel ou tel auteur risque de l’ennuyer. Il faut le répéter, la bande dessinée est un art qui s’expose mal, mais rien n’oblige à mal l’exposer pour autant. En dehors de la galerie Saint-Roch, véritable bel effort du musée, dynamique, mouvant, actuel, le Centre belge de la bande dessinée est vieillissant, dans ses propos et dans la manière de les présenter. C’est le gros point noir de ce site qui avait pourtant tout pour plaire.

Centre belge de la bande dessinée (CBBD)
20, rue des Sables
1000 Bruxelles, Belgique
+32 (0)2 219 19 80
visit@cbbd.be
Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10 h 00 à 18 h 00
http://www.cbbd.be (mais ce n’est qu’une page d’information)

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

Pas de commentaire

    Marie  | 01/10/07 à 19 h 47 min

  • “Après tout, personne ne nous parle de la technique de Picasso lorsqu’on se rend dans son musée, ou celle de Rodin” : Hum hum, alors là je m’insurge. :D
    A quoi servent les commentaires de salle, des audioguides et des guides eux-même si ce n’est à expliquer les techniques des artistes?

    Sinon j’ai bien aimé ton article car, ne connaissant pas du tout ce musée, j’ai pu en avoir un aperçu.

    J’en profite pour vous annoncer une exposition BD de mars à juin au musée Granet sur le thème “La BD s’attaque au musée”. Une bien belle exposition en vue, alors prévoyez-là dans vos agendas.

  • marlène  | 02/10/07 à 18 h 11 min

  • je comprends ton point de vue Marie, mais franchement c’est rare d’en avoir un aperçu seul, après effectivement il y a les guides et audioguides mais c’est toujours moins scolaire que ça n’est le cas au CBBD il me semble. Après, ça dépend des guides ;-)

  • Lydia  | 17/11/07 à 13 h 34 min

  • Pour y être allée, je confirme que c’est vraiment un endroit sympa et incontournable à Bruxelles!

Laisser un commentaire