Le Dôme de Stephen King

07/03/11 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags : ,

Le village de Chester’s Mill, Maine, 2000 habitants, est subitement coupé du monde par un dôme invisible et indestructible qui ne laisse passer qu’un peu d’air. Ça a l’air d’une blague, c’est Le Dôme, 49ème roman de Stephen King, sorti en novembre 2009* et le 2 mars 2011 chez nous, en deux tomes.

L’écrivain américain, quasi une marque déposée qu’on marquette avec des spots télés, des sites internet et des éditions collector comme un produit Coca-Cola, 20th Century Fox ou Ford, aurait-il repris la défonce et l’alcool qui, à l’époque, avaient torpillé les Tommyknockers ? Mmmm. Attendez une minute. Un signal diffusé par téléphone portable transforme les gens en zombies (Cellulaire, 2006). Le coffre d’une voiture non identifiée est l’ouverture d’un monde parallèle (Roadmaster, 2002). Il est comme ça, Stephen King, et certains de ses romans ont l’air d’un sketch. Mais on continue à les lire très sérieusement, surtout à Envrak. Le Dôme ne partage avec Les Simpsons, le film, qu’un point de départ – et encore, King en avait jeté les bases dans un projet inachevé daté de 1978, comme il s’en est expliqué ici.

Reprenons : nous sommes quelque part pendant le second mandat de Barack Obama. Le village de Chester’s Mill, Maine, 2000 habitants, est subitement coupé du monde par une cloche à fromage invisible, qui ne laisse passer qu’un peu d’air. Les ressources à l’intérieur se raréfient… et l’armée est impuissante à détruire le bidule. Jim Rennie, second selectman (« maire adjoint » dans les bourgs de Nouvelle-Angleterre) et accessoirement pourri jusqu’à l’os, voit de suite le bénéfice qu’il va pouvoir tirer de la situation, lui qui ne rêve que de mettre la ville sous sa coupe. La résistance s’organise autour de Dale Barbara, vétéran de l’Irak et chef cuistot fraîchement débarqué en ville.

1,8 kilos, 1074 pages en V.O américaine, 2 tomes en français, une dizaine de personnages principaux, une vingtaine de secondaires et 64 en tout cités dans la liste au début du roman, dont 3 chiens (sic). Le Dôme marque ainsi le grand retour de Stephen King au roman choral. Sans, toutefois, atteindre la magnitude épique du Fléau ni la folie furieuse de Bazaar, le pari est réussi… là où on ne l’attend pas.

« J’ai essayé d’écrire un livre qui garderait constamment le pied appuyé sur le champignon », indique l’auteur dans la postface. Pari réussi, et haut la main. Alors qu’à l’ordinaire ses romans sont parfois un poil trop longs pour leur propre bien, dans Le Dôme les événements s’enchaînent en de courts passages fort bien montés, passant d’une situation et d’un personnage à un autre sans jamais lasser et sans aucun temps mort, usant de toute une palette d’effets narratifs copyright King, rodés et éprouvés. Bref, il s’agit de son ouvrage le mieux rythmé depuis un bail – un tour de force dans un roman qui, rappelons-le, dépasse les 1000 pages. Mais à l’inverse, alors que King est d’ordinaire expert à nous faire rentrer dans la tête de ses personnages et à nous attacher à eux, le casting d’Under the Dome apparait en majeure partie bien trop lisse pour vraiment toucher au cœur. Les personnages les plus intéressants et le héros  – particulièrement effacé – sont tous sacrifiés au bénéfice d’un grand chef méchant fondamentaliste religieux hypocrite, comme on en a déjà vu des dizaines depuis La Nuit du Chasseur et chez Stephen King en particulier. du genre de ceux qui citent les Saintes Écritures (une main sur la Bible…) tout en jouant les pires crasseux à la Richard III* (…l’autre sur le fusil). Ce malheureux décalage entre rythme endiablé et pauvreté des caractères s’avère une fois le livre refermé, grandement frustrant.

King se rattrape ailleurs, dans un discours étonnement politique. Alors qu’en public le bonhomme n’a jamais caché sa sympathie pour les démocrates, prenant publiquement position sur la censure des jeux vidéos, le contrôle des armes à feu ou l’éducation (traduction et commentaire en français içi, il est toujours resté relativement discret dans ses bouquins. Dans ce blockbuster américain calibré pour les masses, il passerait limite pour un militant d’extrême-gauche en faisant de ses deux méchants des doubles revendiqués du couple George W. Bush / Dick Cheney.

“Je ne cache pas être de centre gauche”, affirmait-il encore récemment à Time Magazine. “Je n’ai pas cru aux justifications pour aller faire la guerre à l’Irak. Et à l’époque, dans le sillage du 11 septembre, on aurait dit que l’administration Bush était comme un gamin en colère dans la rue, à la recherche de l’abruti qui l’a bastonné, et se vengeant sur le premier suspect venu. Parfois les gens les plus ineptes peuvent se retrouver aux commandes alors qu’on a vraiment besoin de gens qui assurent. J’ai mis beaucoup de ça dans le roman. En le commençant je me suis dis « Je veux utiliser la dynamique Bush-Cheney pour ceux qui dirigent la ville ». Voilà d’où vient Big Jim Rennie, le méchant de l’histoire. Je me suis attaché à l’autre gars, Andy Sanders. Il n’était pas activement mauvais, il était simplement incompétent – c’est ce que j’ai toujours pensé de George Bush”.

Bande annonce artisanale faite par un fan. En vrai, c’est Steven Spielberg qui a racheté les droits pour en faire une mini-série télé.

Le Dôme, c’est un peu l’histoire d’un repentir et d’un désaveu, voire d’une colère politique, contre les deux derniers mandats républicains. Pour la petite histoire, King était tellement sûr qu’Hillary Clinton allait remporter l’élection en 2009 qu’il avait écrit son premier jet en conséquence, avec des références à “une” présidente.

Arrivé dans les 900 pages et à son acmé, les 2/3 du casting sont décimés dans une catastrophe (annoncée et surlignée trois fois, donc pas de spoiler ici) et le roman prend un virage audacieux. Les réponses aux questions posées par le Dome (qui, pourquoi, comment sortir), d’une simplicité et d’une évidence qui ne satisferont pas tout le monde, emmènent le récit vers le terrain de la fable pour adultes, du roman de genre qui fait sens. Quelque part du côté du Micromégas de Voltaire, de La guerre des Mondes (+ film de Spielberg) et Phénomènes (Night Shymalan), de Cloverfield aussi : des histoires où les protagonistes n’ont qu’une prise limitée sur les événements, et qui nous rappellent que le chaos n’est jamais bien loin. Au passage, Stephen King pose aussi la question écologique (le dôme = effet de serre…), de Dieu, de la morale et de la responsabilité américaine comme superpuissance occidentale.

En deux tomes chez Albin Michel, 22 euros l’un.

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*le 50ème, Blockade Billy, est encore inédit chez nous.
** ATTENTION SPOILER : Au point que Jim Rennie connaîtra le même sort que le héros de Shakespeare, hanté par ses démons.

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