Le figuier du père, l’hommage du fils

16/11/09 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags :

Plus de 90 ans après le massacre des Arméniens par les Turcs, Vartan Berberian évoque le génocide qui a vu disparaître deux tiers de la population en Turquie, soit 1,2 millions de personnes.

Le figuier de mon père est un cri d’amour pour ses parents, canonisés sous la plume, monuments d’humilité qui donnent de la grandeur aux fantômes des victimes, et auraient pu offrir leur pardon aux bourreaux. Les parents de Vartan Berberian, réfugiés en France après avoir échappé au massacre, font partie de ceux qui ont vu, mais qui n’en parlent pas. “La Shoah, chez nous, était muette.”, écrira plus tard Berberian.

Ce dernier voit le jour en Provence, à Gardanne, en 1926. Son père, alors mineur, garde depuis des années, secrètement enfouies dans ses souvenirs, des images qui le hantent : ses trois années passées, enchaîné, entre les murs de la prison de Tershane, “maison des morts” devenue – macabre ironie – un hôtel de luxe, et où chaque jour, un prisonnier était choisi au hasard puis exécuté. Sa mère, silhouette gracile toute de noir vêtue, chérit le petit Vartan. Lorsqu’elle apprend qu’elle attend un autre enfant, elle émet le souhait de partir à Paris. Un déchirement pour le père de Vartan, attaché à la mine et à ce village qui pour lui, est synonyme de liberté retrouvée.

De son enfance à Paris, Vartan Berberian a conservé des images qui, sous la plume d’un autre, auraient illustré la misère d’une enfance triste. Une cave humide de 9m2, des punaises plein le lit, un sol en terre, des cageots en guise de meubles. Chez Berberian, pas de misérabilisme pourtant. “Il est vrai que l’on se demande comment, de cette période, on peut garder un souvenir heureux” nous explique t-il, “c’est le secret de la vie… Mes parents ne se plaignaient jamais. Quand vous râlez, vous oubliez de construire, vous n’avancez pas. La première qualité que l’on doit développer chez un enfant, c’est l’optimisme”.

 

L’ombre de l’enfant heureux qu’il a été plane aujourd’hui sur Vartan Berberian qui, à 80 ans passés, pose sur ses parents, Hayrig et Mayrig (papa et maman en arménien) un regard tendre qui jamais ne sombre dans le pathos, malgré l’évocation essentielle d’un génocide que les Turcs, aujourd’hui encore, refusent de reconnaître : “Je serais prêt à pardonner”, affirme Berberian, “le jour où les Turcs demanderont pardon sera un jour de bonheur. Je n’en veux pas aux Turcs d’aujourd’hui. Je les plains. Car on les a trompés, on les trompe encore”.

Le livre, lui, est un hommage à ces deux êtres qui ont permis à leur fils, par ce bel optimisme chanté entre toutes les lignes, de devenir l’homme qu’il est aujourd’hui. Jeune officier de marine puis ingénieur renommé, Vartan Berberian offre à Hayrig et Mayrig ce témoignage aux envolées proustiennes et pagnolesques. “La lecture, je m’y suis trouvé embarqué lorsque je suis devenu marin. Je lisais tout ce que je trouvais, mais mes favoris sont Pagnol et Giono. Ma naissance à Gardanne m’a donné des affinités avec les écrivains provençaux”. Le titre à lui seul évoque la Provence de Pagnol. Les mots, eux, sont empreints de sensations, d’odeurs qui rattachent le vieil homme à l’enfant. Proust n’est pas loin. La madeleine de Berberian, c’est ce croissant qui a comblé le réveil du petit Vartan, trois ans à peine, au sortir d’un sommeil de plus de 24 heures : “Quand on est enfant et qu’on n’a pas grand-chose, ces petits détails ne s’oublient pas…”

De chaque mot émane une odeur, de chaque phrase renaît le souvenir. Les sens en éveil pour pérenniser la mémoire d’un petit bonhomme préservé d’un lourd passé par des parents auxquels il offre ce récit palpitant qui se lit comme on regarde un film, des images plein la tête. “J’ai fait ce livre pour apporter à mes enfants et aux gens que j’aime un témoignage qui se transmettra. Les jeunes devraient le lire, il faut qu’ils sachent qu’ils ont des devoirs” Cadeau tragique mais sans larmes fait à deux êtres magnifiques, et à tout un peuple auquel, au-delà de ce témoignage d’amour pour ses parents, Le figuier de mon père rend aussi hommage. In memoriam.
Le figuier de mon père, éd. Anne Carrière. 2006.

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