L’ere des poissons : entretien avec Lionel Serre

11/06/12 par  |  publié dans : BDs&Mangas, Livres | Tags :

2012 :  fin de siècle… ou d’une période ?

L’imagination fertile de l’être humain a toujours, à travers les âges, créé des mythologies pour apaiser les peurs primaires. Maladies, inondations, météorites… même Paco Rabanne a participé à la foirinade  en se prenant pour Nostradamus à paillettes. C’est dire.
Lionel Serre  n’est ni un devin illuminé, ni un prophète sous LSD, mais un illustrateur en freelance qui signe pour premier faits d’armes une bande dessinée, L’ère des poissons où il expose sa vision de la fin des temps. L’Apocalypse selon Lionel : une mobylette, des voitures retournées, des gens en costumes cravate… mais encore ?

Ariel pour Envrak : de directeur artistique dans une boîte de Pub à illustrateur indépendant, il y’ a un pas. Grosso modo, qu’est-ce qui s’est passé dans ta tête ?
Lionel Serre : C’est assez simple, 10 ans se sont passé dans ma tête. Après avoir rendu de bon et loyaux services dans un état mental plus ou moins bon pour des clients souvent peu reconnaissants, je tournais en rond dans mon travail. Quand j’ai commencé mon métier de graphiste, à 20 ans, je pensais naïvement faire un travail créatif, avoir le temps de réfléchir aux projets etc. J’étais plutôt motivé au début et puis au fil des années j’ai déchanté et j’ai compris que la créativité n’était pas la priorité de mes clients. Je suis vite devenu aigri et frustré et surtout je dessinais rarement, à l’occasion, pendant mon temps libre. Je participais à quelques projets collaboratifs sur le web, mais j’avais tout de même le sentiment de rater certaines occasions et de pouvoir faire plus. Dessiner uniquement les weekend c’est aussi du temps que l’on ne passe pas avec ses amis, et surtout sa petite amie. Comme je devenais assez irritable et de mauvaise compagnie, j’ai décidé de me libérer du temps en semaine pour dessiner. J’ai coupé la poire en deux et après avoir démissionné, j’ai trouvé un poste à mi temps pour gagner suffisamment de quoi vivre une partie de la semaine et me consacrer le plus exclusivement possible au dessin le reste du temps. Voilà 3 ans que je fonctionne comme ça et je suis très satisfait du résultat. J’aurais pu arrêter complètement d’être salarié, mais je préfère garder une certaine distance avec l’argent. J’essaye de conserver une situation stable pour ne pas avoir à courir après les projets en free, ou avoir a faire de compromis avec mes projets personnels. J’y retrouve une certaine liberté.

“L’ère des Poissons” serait-il ton pamphlet contre le monde hyper-capitaliste dans lequel nous nageons en eaux troubles ?

Oui c’est ça, mais pas que. Même si critiquer le capitalisme n’a plus grand chose d’original aujourd’hui, depuis le temps que je le fais et que je saoule mes amis en parlant politique à tout va, ce fanzine a été l’occasion de mettre en images certaines de mes obsessions. C’est donc un récit apocalyptique qui ne laisse aucun espoir quant à la survie du système tel qu’il est. Mais c’est aussi et surtout un récit autobiographique, dans lequel chaque événement de l’histoire est la représentation de certains événements marquants de ma vie – en dehors de la naissance de ma fille qui a eu lieu pendant que je dessinais la bd. Comme tu l’as sûrement remarqué, il s’agit surtout d’une métamorphose. D’une histoire de transformation, d’une initiation – pour me la jouer un peu plus spirituel, si j’ose dire. J’ai repris l’image du déluge que j’aime beaucoup. Elle est une référence biblique d’une fin du monde possible, surtout le début d’un autre en l’occurrence, mais c’est aussi une belle image du débordement, d’une impuissance face aux événements. Je m’y retrouve tout à fait, je suis très vite débordé comme garçon, très passif.

“Je pense ne pas être suffisamment instruit pour écrire…”

Combien de temps as-tu consacré pour finalement accoucher des 28 Pages de ta première bande dessinée ?

En voilà une bonne question ! Eh bien comme je l’ai dit je suis vite débordé donc assez lent, et ça à été très long, trop long pour 28 pages. Donc j’ai commencé début Juin 2011 dés que Fabien Grolleau, le co-fondateur de Vide cocagne m’a proposé cette collaboration. Je ne savais pas quoi faire au début, l’histoire s’est faite au fur et à mesure, même si j’avais certaines images clés en tête. J’ai eu ma fille aussi pendant ce fanzine, donc je travaillais pendant les siestes plus ou moins longues, les biberons etc. Mais ce n’est pas grave, ça a mis le temps qu’il fallait. J’ai terminé au mois de Mai 2012, ce qui est largement après l’objectif que je m’étais fixé au début, à savoir janvier de cette année. C’est raté pour la rapidité, mais pour une première fois, j’ai découvert un peu le mode d’emploi de la bande dessinée, j’ai trouvé un petit rythme, et je suis content du résultat. L’histoire est un peu courte pour ce que je raconte mais comme j’y ai mis tout ce qui me tenais à cœur, c’est déjà bien suffisant.

Tu laisses la place à l’image dans ta forme narrative, il y’a peu de texte, seulement des chapitres.

Parce que j’ai peur du texte. Je pense ne pas être suffisamment instruit pour l’écriture, même s’il s’agit de BD, il faut que je me décomplexe vis-à-vis du texte. Je fais beaucoup de fautes d’orthographes aussi. Et comme j’aime bien ne pas trop me poser de difficultés, j’ai évité les bulles. J’ai aussi une formation de communication visuelle, je pense le texte un peu comme des accroches, des petites phrases, des idées, pas du tout comme des échanges, j’ai du mal à concevoir le dialogue. Pour ce qui est des chapitres, c’est une forme que j’aime beaucoup dans les livres et les BD en générale. J’aime les choses bien rangées, les chapitres correspondent donc aux événements principaux de l’histoire. Ça marche comme des intercalaires, c’est clair, on s’y retrouve plus rapidement. Osamu Tezuka, qui reste mon dieu absolu en bande dessinée, le fait beaucoup.

“Tu connais l’histoire du chapeau du Pape ?”

“2000 ans se sont écoulés et l’ère des Poissons touche à sa fin” : donc s’ensuivra L’ère du Verseau. C’est quoi cette théorie ? Une suite en vue ?

Je vois que tu es allée sur wikipedia!  A vrai dire, je n’en sais guère plus que ce qu’il y a d’écrit sur la page. Il s’agit d’astrologie, mais j’invite tous les petits curieux qui voudraient en savoir plus à aller consulter. Je cherchais un titre en rapport avec les poissons. La religion est aussi un thème que je voulais aborder dans le fanzine. De liens en liens sur le web, je me suis aperçu que le poisson est un symbole fort de la chrétienté, ce qui tombait très bien. Est ce que tu sais par exemple, que le chapeau pointu du Pape évoque la tête d’un poisson la bouche ouverte ?! Le signe du poisson en astrologie était lui aussi lié à la période de développement des religions du Christ. Je cherchais donc un titre, et la définition de l’Ère des poissons correspondait tout a fait à cette idée de fin et de début de quelque chose, de transition d’époque, surtout que visiblement on en est à la toute fin de l’Ère des poissons et que quelque chose d’autre est entrain d’apparaître. Je ne crois pas qu’il y aura de suite, ou alors dans plusieurs années quand on en saura un peu plus sur l’Ère du Verseau. Comme ces Ères semblent durer plusieurs centaines d’années, je ne lis pas dans les boules de cristal, je ne sais pas de quoi sera fait l’avenir, et je ne crois pas particulièrement en l’astrologie.

“L’ère des Poissons” est imprimé par la maison d’édition Vide Cocagne dans leur collection de Fanzines “Sous le manteau”. Comment est née cette collaboration ?

GLOIRE A FACEBOOK ! J’ai d’abord détesté et pourtant aujourd’hui, sans Facebook je ne sais pas ce que je ferais d’autant que je suis un handicapé du téléphone. J’ai donc “rencontré” Thierry Bedouet sur le réseau. On s’est aimé, liké dans tous les sens, et finalement notre relation virtuelle est devenu un peu plus réelle. Jusqu’au salon du livre de jeunesse 2010 je crois, ou nous nous sommes rencontrés pour de vrai, mais par hasard ! Il m’a proposé de collaborer à des projets Vide Cocagne et je pense ne pas me tromper en disant que Fabien Grolleau à apprécié ce que j’avais fait. Je ne sais pas s’il a suivi mon travail en particulier. Il m’a demandé si je faisais de la bd et m’a proposé de faire un “sous le manteau”. J’ai d’abord dit non, parce que je n’avais jamais fait de bande dessinée et que je trouve ça trop long comme taf. Et puis finalement c’est tout de même une proposition que ne se refuse pas. Je le remercie, je ne l’aurais pas fait seul et j’espère que ce n’est qu’un début.

Qu’est-ce qui influence le trait esquissé par la main de Lionel Serre ?

Alors vaste question. Je vais essayer d’être court. J’ai mis des années pour trouver un “style”, que je pense être assez personnel. Tout d’abord je dessine quasiment que sur Illustrator depuis plus de dix ans. C’est du en partie à ma formation de graphiste. J’ai donc longtemps regardé le travail d’illustrateurs “vectorielle” comme Rocco mon favori, ou Bob Staake, Henning Waggenbreth pour les plus connus. Ensuite j’ai voulu revenir à quelque chose de plus manuel, plus spontané et surtout plus rapide, encore une fois pour éviter les difficultés qui devenaient trop envahissantes. Je pense que l’évitement est très important en dessin. Bref,  j’ai longtemps été obsédé par des illustrateurs pour enfants des années 50, Jim Flora le premier, John Parr Miller, Leonard Weisgard pour leurs dessins rapides, vite faits bien faits, pas aussi léchés que beaucoup d’illustrations d’aujourd’hui. En bande dessinée j’aime beaucoup le travail d’Andy Rementer, et des gens comme Morgan Navarro, David Heatley ont un trait très décomplexé qui fait du bien. Sinon mon dieu reste Osamu Tezuka parce-qu’ il me fait oublier le dessin.

Quand tu gribouilles , écoutes-tu de douces mélopées et si oui peux-tu nous faire part de tes derniers coup de cœur ?

Pour le moment a vrai dire, non, puisque je garde ma fille de 6 mois avec moi à la maison quand je travaille. Donc quand elle dort, hé bien pas de musique et quand elle ne dort pas, j’écoute la douce mélodie de sa voix. Pour le moment elle fait ses gammes. Mais je peux quand même donner un nom. Mock & Toof, l’album “Tuning Echoes” que j’écoute souvent ! C’est de 2010 mais c’est une découverte quand même.

Lionel Serre, L’ère des poissons, chez Vide Cocagne, 3 euros.
* Le site  officiel de Lionel Serre
* Son blog
* Editions Vide Cocagne

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