Les adaptations littéraires en BD

01/09/07 par  |  publié dans : BDs&Mangas, Livres | Tags :

S’il n’y paraît pas au premier abord, les adaptations littéraires en bandes dessinées sont légions. Peut être est-ce une réminiscence de ses premières heures où ce qui allait devenir le neuvième art se confondait encore avec l’illustration ? Une adaptation d’un ouvrage littéraire en bande dessinée peut se révéler plate et sans envergure ou, au contraire, d’une réelle volonté de faire découvrir ou redécouvrir une œuvre littéraire sous le crayon d’un jeune auteur prometteur qui redonne vie à un thème mainte fois visité.

On prend les mêmes et on recommence

Il existe plusieurs manières de faire une adaptation d’œuvre littéraire en bande dessinée, mais il s’avère que les œuvres ou les auteurs adaptés sont toujours à peu près les mêmes. En cette année 2007, pas moins de deux adaptations de Tom Sawyer, le roman de Mark Twain, sortent en librairie (Voulizé et Lefebvre, Delcourt ; Istin et Atika, Soleil), et ce n’est pas une première pour le récit de ce célèbre orphelin des bords du Mississippi. On se souvient tous de la série animée japonaise créée en 1980 (non, ne chantez pas ! après on va l’avoir toute la journée dans la tête).

Le cinéma use bien volontiers de ce genre qu’est l’adaptation : on trouve des adaptations de romans, nouvelles, pièces de théâtre, comédies musicales, bandes dessinées, bref un peu tout ce qui peut être adapté. La bande dessinée surfe beaucoup moins sur ce filon, en dehors de l’adaptation littéraire. Pourtant, les lettres et les bulles sont proches et bien souvent nos chers éditeurs nous ont proposés « Les œuvres de Rimbaud en BD » ou « Tout Shakespeare en trois cases ». Mais le succès est rarement au rendez-vous pour ces ouvrages mi-ludiques, mi-biographiques. Il ne reste donc qu’une seule possibilité pour concilier littérature et bande dessinée : adapter directement des romans.

Là où l’on pourrait s’attendre à une pléthore de romans en bande dessinée, on discerne deux mouvements : l’utilisation d’ouvrages peu ou pas connus et l’adaptation de mythes de la littérature. Si l’on comptait une bonne quantité de Tom Sawyer, on peut en dire de même de L’île au trésor de Robert Louis Stevenson (1881) : pas moins d’une demi-douzaine d’adaptations, dont aucune n’a vraiment marqué la mémoire des bédéphiles, si ce n’est peut-être celle d’Hugo Pratt, en 1980 (Les Humanoïdes Associés).

L’île aux trésors de Hugo Pratt et Long John Silver de Dorisson et Lauffray

Evoquer ou faire découvrir

Malgré de nombreux exemples d’exploitation de roman à répétition, il est possible d’entrer dans des adaptations plus audacieuses, moins fidèles parfois, voire des simples évocations. C’est le cas de Long John Silver, de Xavier Dorison au scénario et Matthieu Lauffray au dessin (Dargaud, mai 2007). L’histoire est apparentée à celle de L’île au trésor de Stevenson, puisque Long John Silver en est l’un des personnages principaux (l’homme à la jambe de bois). Le contexte, l’époque sont évidemment les mêmes que ceux du roman de l’écrivain écossais, mais il n’est plus question de la recherche du trésor initié par le jeune Hawkins. Le scénario de Dorison part vers d’autres contrées, même si les auteurs se gardent bien d’évoquer leur série comme une suite de L’île au trésor. Le principe de l’évocation où de la parenté avec un géant de la littérature est une bonne idée, faut-il encore que l’histoire soit bien menée. Baker Street, la série de Veys et Barral (quatre tomes, Delcourt), rejoint un peu cette idée : elle met en scène des enquêtes complètement loufoques de Sherlock Holmes et de son ami Henry Watson. Les histoires n’ont plus grand-chose à voir avec celles de Sir Arthur Conan Doyle puisqu’il s’agit ici avant tout d’humour. Il s’agit ici simplement d’empreint des personnages, ce qui est sans doute la meilleure manière de donner envie de lire les livres, puisque les histoires en sont différentes.

Amener le lecteur de bande dessinée vers des œuvres littéraires moins connues est peut être l’une des motivations de certains éditeurs. En 2007, Delcourt lance la collection « Ex-Libris » avec l’aide de Jean-David Morvan. L’idée est de publier tous les mois une adaptation littéraire. La collection comprend Tom Sawyer de Voulizé et Lefébvre, l’Île au trésor, de Chauvel et Simon, puis d’autres grands romans au nom tout aussi évocateur, tel que les Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas (Morvan, Rubén)ou encore Robinson Crusoé de Daniel Defoe (Gaultier).

Aux cotés de ces classiques, dans tous les sens du terme, Delcourt propose quelques titres plus étonnants, moins fréquemment cités. Sanislas Gros, par exemple, partage sa vision d’une des œuvres les plus noires et les plus engagées de Victor Hugo, Le dernier jour d’un condamné. Cette œuvre parue en 1829 est un réquisitoire humain et politique pour l’abolition de la peine de mort. Le livre, comme la bande dessinée, retrace la pensée d’un prisonnier anonyme, condamné à la guillotine pour un crime dont on ne connaît pas la nature. Le but n’est pas de mettre le lecteur à la place des juges en reconstituant les actes et volontés du condamné l’ayant entraînés au cachot, mais de vivre avec lui les tourments de l’enfermement, de l’inquiétude et de l’isolement. Le dessin de Stanislas Gros, tout en étant assez épuré, rend bien compte de cette atmosphère pesante et des tempêtes intérieures de notre condamné. Si le réquisitoire de Victor Hugo ne figure pas parmi ses œuvres les plus fréquemment lues – même s’il fait souvent partie de la liste de lecture des écoliers – une adaptation, surtout aussi bien pensée, n’est pas mal venue pour mettre à nouveau ce texte en lumière.

Il en va de même avec Dans la colonie pénitentiaire de Sylvain Ricard et Mael à paraître en ce mois de septembre. Ce n’est pas, a priori, l’œuvre la plus connue de Franz Kafka, publiée en 1919 (le titre du livre de Kafka s’écrit sans le « dans »), et pourtant, là encore, il s’agit d’une œuvre bouleversante, poignante et angoissante, comme seul Kafka sait les distiller. Nous restons dans l’univers carcéral pour pénétrer dans la prison d’un pays indéterminé où règne une violence et un système judiciaire complètement fou. Notre guide est un voyageur, rapporteur de l’efficacité d’une machine de torture d’un genre particulier : le condamné y est installé et la machine lacère son hôte afin d’y inscrire les motifs de son accusation. Cette nouvelle troublante, dérangeante et puissante de l’écrivain pragois, sera appréciée d’être elle aussi mieux connue et plus diffusée, bien qu’à ne pas mettre entre toutes les mains.

Le second souffle

Peut-être plus fréquemment qu’on le croit, les auteurs de bande dessinée font appel à la littérature afin de confectionner leur histoire. Les deux univers sont liés par de nombreux dessinateurs qui ont illustré des couvertures de roman, de science-fiction pour la plus part. C’est le cas de Marvano qui, après avoir illustré de nombreux magazines de science-fiction, se voit confier le dessin de l’adaptation en bande dessinée du roman La guerre éternelle, par l’auteur lui-même, Joe Haldeman (Dupuis, 1988).

Le succès d’un roman, d’avantage un roman de science-fiction, donne fréquemment l’idée d’une adaptation. C’est valable autant pour le cinéma que pour la télévision, et la bande dessinée n’est pas en reste, surtout qu’il s’agit pratiquement du seul support en France à développer de la science-fiction en dehors des romans. La bande dessinée serait-elle alors le seul moyen pour nos auteurs de voir leur création prendre vie en images? Il est évident que les adaptations de roman non-classiques donnent inévitablement un second souffle à ces livres, même s’il faut reconnaître que l’on pourrait douter de la conquête d’un public nouveau : à l’image des Guerriers du Silence d’Algésiras et Philippe Ogaki (Delcourt, 2005-2007) d’après Pierre Bordage, les lecteurs restent sensiblement les mêmes, du roman à l’album. Dans ce cas, quel est réellement l’intérêt d’une adaptation ? Il serait difficile de répondre à cette question, tant les motivations des auteurs et éditeurs peuvent être diverses. Mais il semble probable que, dans le cas des Guerriers du silence comme dans bien d’autres, le succès du roman présage un bon succès pour l’album, sachant que la science-fiction et la bande dessinée se partage une bonne partie de leur lectorat.

Le fond et la forme

Pour essayer de comprendre les raisons de l’adaptation, nous pouvons nous pencher plus précisément sur le travail qui a été effectué pour harmoniser le fond et la forme, le texte littéraire aux codes de la bande dessinée. Le texte littéraire s’adapte-t-il au neuvième art ou bien est-ce l’inverse ?
Les deux méthodes existent tant il y a eu d’adaptations littéraires, mais il semblerait qu’une transposition trop proche du roman ne soit pas le signe d’un album réussit. Ramon de la Fuente, auteur espagnol (1931-1984), a fait de l’adaptation littéraire l’une de ses spécialités, avec, notamment, l’Île au trésor en 1973 et Michel Strogoff en 1978.

Le récit, l’ambiance, voire les détails du roman sont bien présents dans les albums de de la Fuente, trop peut-être. Si le public accroche peu aux adaptations littéraires, c’est que, souvent, le dynamisme est aussi mort que l’écrivain. Une transposition trop fidèle de la littérature semble etouffer ce que la bande dessinée sait faire de mieux et prive du même coup le lecteur d’un plaisir lié à la spécificité même du neuvième art. Les auteurs-adaptateurs doivent-ils donc se détacher de leur source ? Au fond, cela nous entraîne à nous poser la question de l’attente du public face à ce genre. Le lecteur va-t-il acheter un de ces albums pour l’écrivain de l’œuvre originale, pour les auteurs de bande dessinée qui l’adaptent où encore pour la synthèse des deux ? Les adaptations trop linéaires ne faisant pas recette et les auteurs célèbres se cassant parfois les dents sur de tel album, il nous reste à penser que la troisième solution est la bonne. En effet, plus qu’une adaptation, le lecteur semble rechercher avant tout une interprétation. Car s’il s’agissait simplement de (re-)lire un texte de Verne ou Hugo, le lecteur de bande dessinée, sachant lire comme les autres, irait directement aux sources. Si on s’intéresse à un film sur Frankenstein ou Dracula, c’est pour (re-)vivre les ambiances du récit de manière différente, avec cette fois, non plus notre propre imaginaire, mais celui d’un ou plusieurs auteurs. L’intérêt résulte, entre autre, de la confrontation des deux visions.
Les interprétations, non qu’elles soient plus réussies ou moins fidèles que les adaptations, ont le mérite d’être beaucoup plus intéressantes d’un point de vue artistique. Les auteurs y incrustent leur patte, font tremper l’atmosphère du livre dans l’encre de leur plume. Cette utilisation d’une source, sûre en générale, permet également une prise de risque graphique supplémentaire : on ne peut que se réjouir que certains auteurs telle que Marion Mousse et son Frankenstein puissent combler l’amateur du genre avec un graphisme à l’opposé de ce qu’on aurait pu attendre.

Source d’inspiration ou poule aux œufs d’or, l’adaptation littéraire est un genre qui cherche encore sa place dans la bande dessinée actuelle. Placé sous la tutelle d’un auteur reconnu, l’album n’est pas nécessairement un gage de qualité. Il est cependant assez difficile de critiquer un auteur s’étant investi dans l’adaptation, voire l’interprétation d’un roman. Il pourrait y avoir autant de vision d’un récit littéraire qu’il y a de lecteur. La meilleure façon de faire une adaptation littéraire réussie relève donc de l’habileté d’un cuisinier : ce n’est pas parce que vous avez une bonne recette et de bons ingrédients que vous allez réussir votre plat, encore faut-il savoir doser les arômes, savoir se servir des instruments dont on dispose et pourquoi pas, rajouter sa touche personnelle qui en fera quelques choses d’unique malgré l’universalité de la recette.

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Pas de commentaire

    Ephédrine  | 03/10/07 à 18 h 56 min

  • Bonjour,
    Juste une remarque sur le Kafka dont vous dites que le titre se lit sans le “dans” :
    “In der Strafkolonie”, le titre original, se traduit “Dans la colonie pénitentiaire”.
    Voilà, juste histoire de pinailler.

  • TPE  | 30/11/07 à 14 h 58 min

  • Bonjour,merci beaucoup pour ces infos bien précieuses, on fait un TPE sur l’adatation de Robinson Crusoé par Christophe Gaultier.
    Merci beaucoup sérieux ^^
    bonne continuation
    =)

  • funkyfranky  | 13/03/11 à 19 h 04 min

  • Merci beaucoup pour ces infos je faisait un tpe sur le rapport BD/littérature et ma partie etait sur les adaptations … autant vous dire que ces infos m’ont étés précieuses :)

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