Les débuts de Will Eisner

01/12/07 par  |  publié dans : BDs&Mangas, Livres | Tags :

Lorsqu’ Envrak m’a contacté pour écrire des articles sur la bande dessinée (et oui, ma réputation me précédait!!!), j’avais dans l’idée d’utiliser ce fabuleux webzine pour mettre en lumière certains aspects du neuvième art et faire découvrir ou redécouvrir certains auteurs qui me tiennent à cœur. En la personne de Will Eisner, je vous présente l’un de mes maîtres.

New-York, New-York

Will Eisner naquit le 6 mars 1917 à Brooklyn, d’une famille d’immigrés juifs autrichiens. Son père peignait des paysages ou des décors pour le théâtre Yiddish de New York. Quelques années avant la Grande Dépression, il fut obligé de quitter son emploi pour celui, sûrement plus rentable, de fourreur. Après la crise de 1929, la famille Eisner connut des jours difficiles et le petit Will distribuait des journaux le soir après l’école, où il eut tout le loisir de les feuilleter. Ses auteurs favoris motivèrent indirectement Will à suivre le pas artistique de son père qui, connaissant la frustration de ne pouvoir exercer son talent et sa passion, encouragea sa progéniture. La famille va jusqu’à déménager dans le Bronx pour l’inscrire dans une école d’art, le Witt Clinton College.

L’atelier Eisner-Iger

Dès 1936, Will Eisner participa à WOW! What a magazine revue dont très peu de numéro voient le jour. Cette expérience lui permit tout de même de mettre en avant deux séries, Harry Karry et The Flame, respectivement histoire policière et piraterie. Ce fut aussi l’occasion de collaborer avec Bob Kane, créateur l’année suivante de Batman ou encore Jerry Iger. Avec ce dernier, il décida de fonder sa propre maison, afin de gérer entièrement sa production pour la proposer ensuite directement aux revues et journaux. L’atelier, appelé simplement Eisner-Iger fonctionna surtout autour d’une bande d’amis, payés à la planche. Leurs productions étaient principalement achetées par des périodiques étrangers, anglais et australiens notamment, voulant surfer sur la vague des comics mais n’ayant pas les moyens de s’offrir de grandes séries.

En 1939, Will Eisner prit un premier tournant dans sa carrière : il rompit son association avec Iger pour intégrer le Quality comics group. Eisner voulait écrire des histoires plus abouties, plus adultes : le 2 juin 1940, la série The Spirit est inaugurée.

The Spirit

Le Spirit commence étrangement par la mort de son héros. Le détective Danny Colt est assassiné, du moins c’est ce que tout le monde croit car, en réalité, il est soigné par le docteur Cobra, futur ennemi juré de Danny. Passé pour mort, il décide de combattre le crime en profitant de son anonymat et de se faire connaître sous le nom du Spirit.

Graphiquement, The Spirit évoque les comics noirs à la Dick Tracy, adoptant un style vestimentaire assez semblable, bien que commun pour l’époque : pardessus, feutre mou, gants, etc. Mais Eisner n’a pas la rigidité du trait de Chester Gould et l’ambiance y est beaucoup plus détendue. Malgré l’influence qu’a pu exercer Elzie Segar (Popeye) dans la bonhomie évidente de la plupart des personnages, Danny Colt en tête, le trait d’Eisner s’oriente encore largement vers l’art classique des comics de son époque, Milton Caniff principalement. Il suffit d’observer les femmes de la série pour se rendre compte du stéréotype de la pin-up utilisé par Eisner. Mais rien ne peut alors être reproché au futur maître : en 1940, il n’a que 23 ans et son employeur exige beaucoup de sa création comme c’est souvent le cas pour les bandes dessinées américaines.

Côté scénario, Will Eisner trouve un équilibre avec The Spirit, aisance qu’il n’avait pas encore à l’époque de sa collaboration avec Iger. Contrairement à de nombreux comics, The Spirit n’est pas enfermé dans un genre précis. Les histoires tournent certes principalement autour des thèmes de gangsters, d’enquêtes policières, mais Eisner n’exclut pas d’aborder des ambiances plus mystérieuses voire effrayantes, des scénarii évoquant l’amour, voire l’érotisme…The Spirit est résolument destiné aux adultes, donnant ainsi une liberté supplémentaire à son auteur.

Depuis sa création, The Spirit est une référence pour les auteurs de comics américains et pour toute la bande dessinée d’une manière générale. La renommée du Spirit ne cessa de croître jusqu’à le placer à la hauteur des plus grands super-héros américains. L’ironie, c’est que le Spirit n’est pas un super-héros, du moins pas dans le sens où l’on pourrait l’entendre pour Flash Gordon ou pour Superman par exemple. À l’image de Bruce Wayne, Danny Colt n’a pas de pouvoir particulier. Il a, certes, quelques facilités pour la baston et la récupération, mais c’est un homme ordinaire, issu de la classe moyenne et accomplissant des taches extraordinaires. Cet élément scénaristique a sans doute participé au succès de la série rendant possible l’identification, la projection du lecteur sur la personnalité et les faits du Spirit.

Les années de guerre

En 1940, Will Eisner fonde une agence de publicité dont la principale occupation est de créer des bandes éducatives, sortes de strip ou dessins isolés, ayant un message didactique voire pédagogique à faire passer. Deux années plus tard, la situation de nombreux jeunes américains basculent avec l’entrée en guerre des Etats-Unis. Will est mobilisé, d’abord dans le New Jersey puis dans le Maryland, au service d’entretien du matériel pour le camp d’entraînement d’Aberdeen. Quelques temps après l’arrivée d’Eisner, le camp organisa un concours d’affiche afin de promouvoir le bon entretien des véhicules. Ayant déjà une expérience dans l’image de propagande, Will Eisner remporte le concours et le droit de créer d’autres affiches pour les bons soins de l’armée. Ce fut le début d’une collaboration qui dura jusqu’en 1945. Pour le magazine [i]Army Motors[/i], il créa le personnage de Joe Dope, d’abord pour des affiches puis en strip. Dope est une sorte de contre-exemple pour le bon fonctionnement du matériel et des véhicules de l’armée. Grosso modo, tout ce que fait Joe Dope est à éviter.

Loin de l’utilisation de certains comics comme une propagande pour les hommes du front, tel que l’a été Superman par exemple ou Captain America, Will Eisner utilise ses personnages comme un rappel des bons usages des militaires, le plus souvent, ceux des camps même, pas ceux du front. D’ailleurs, il est à noter qu’Eisner imagine des personnages pour cet exercice, il ne reprend jamais ses héros antérieurs à de telles fins.

Des années 1930 jusqu’au début des années 1950, Will Eisner consacra son talent à des formes de bandes dessinées assez conventionnelles. The Spirit, série qui l’occupa une grande partie de sa vie, prit naissante durant les années 1940. L’esthétisme et l’esprit même de la série sont fortement marqués par les diverses influences que Will Eisner a pu recevoir à cette époque. Avec The Spirit, il a pu exercer quelques recherches sur son mode d’expression, développant tour à tour des scénarii différents l’obligeant à une variation de style graphique. On peut y trouver grossièrement l’émergence de l’audace et de la spécificité graphique et narratif qu’Eisner développe plus tard. Immanquablement, les années passées au sein de l’armée à réaliser des travaux de commandes, ont amorcé, dans la carrière du maître, un virage qui fit de lui l’un des fers de lance de la bande dessinée du XXe siècle. Mais comme disait Maestro, « ça, c’est une autre histoire ».
Suite : l’apogée de Will Eisner

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

Laisser un commentaire