Les Schtroumpfs en rouge et brun ?

03/08/11 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags :

Alors que les petits hommes bleus passent des bulles à l’écran dans un film d’animation à grand budget, voici que paraît Le petit livre bleu, un petit essai proposant une « analyse critique et politique de la société des Schtroumpfs ». Une pure coïncidence bien entendu, motivée par de pures considérations intellectuelles.

Mais passons, disons que c’est de bonne guerre – commerciale – dans un monde éditorial sans pitié (notons tout de même qu’éditeur notamment des guides de voyage « Planète solitaire » (en anglais), le groupe « Place des éditeurs » auquel appartient « Hors collection » n’est pas le Petit Poucet qu’on pourrait croire). L’auteur, Antoine Buéno, défend la thèse selon laquelle le village des Schtroumpfs constituerait une métaphore des régimes totalitaires stalinien et nazis. Et celui-ci, vignettes à l’appui, d’énumérer les traits présents dans les albums de Peyo qui semblent autoriser de tels rapprochements : autarcique, anhistorique, rejetant la monnaie au profit d’un ascétisme heureux, la société des Schtroumpfs incarnerait ainsi une nouvelle utopie dans la lignée de celles dépeintes plus tôt par Thomas More ou Tommaso Campanella.

Pourquoi pas ? Mais l’auteur va plus loin : à y regarder de plus près, le grand Schtroumpf ne représenterait-il pas un « petit père des peuples », tandis que le Schtroumpf à lunettes, bouc émissaire « idéal » et intellectuel organique incarnerait un avatar (c’est le cas de le dire, couleur de peau oblige) de Trotski ? Quant à Gargamel, mais c’est évident : ce nez crochu, cet appât du gain et ce chat dont le nom évoque à une lettre près celui du pays de la terre promise symbolise évidemment « le Juif » ! Dans le même temps, la figure des Schtroumpfs noirs animalisés ou le corporatisme où chacun tient sa place – y compris la Schtroumpfette, seule femme du village, créée, il ne faut pas l’oublier, par Gargamel – invitent quant à eux à rapprocher le village des idéaux hitlériens. Des considérations un peu tirées par les schtroumpfs qui ne sont pas sans tirer quelques sourires. Et il semble que ce soit effectivement l’objectif premier de l’auteur – qui se défend en expliquant aimer les Schtroumpfs.

World Schtroumpf Center, par P-A

Après tout, pourquoi pas – encore. Mais voilà, le problème est que l’ouvrage n’assume pas réellement sa dimension de pastiche. Il y a fort à parier qu’un BHL s’en saisisse pour demander l’interdiction des albums de Peyo… Car, en plus de ne pas être réellement drôle, l’auteur, qui se présente comme « écrivain, chargé de mission au Sénat et maître de conférences à Sciences-po »* – mais par pudeur oublie de se présenter comme plume de François Bayrou. Dommage, cela expliquerait davantage de choses… – se pare d’un vernis scientifique, citant ça et là des auteurs qu’il utilise superficiellement. Comme le remarque Damien Boone, doctorant en science politique dont Antoine Buéno utilise à plusieurs reprises le mémoire de Master 2** , « le livre d’Antoine Buéno n’est pas un travail scientifique »*** , celui-ci omettant notamment d’étudier les conditions de production comme de réception de ces bandes dessinées. Des étapes sans lesquelles toute analyse de contenu verse nécessairement dans l’arbitrage.

Ajoutons à cela que la présentation des traits des régimes totalitaires s’avère assez caricaturale, à peine bonnes à alimenter un cours de SES au lycée (enfin, avant que la place de la science politique ne soit réduite à la portion congrue…). Bref, on y lira finalement une bonne illustration de la culture « sciences-po » dans sa version caricaturale, celle des étudiant-e-s ambitieux qui préfèrent cultiver leurs réseaux que leurs esprits. Pour une utilisation pédagogique des schtroumpfs, on se reportera directement aux albums, dont l’auteur note avec justesse que certaines vignettes valent bien de longues explications. N’est pas Botul, alias Frédéric Pagès qui veut, et si on voulait finir par un mot aussi facile que méchant, on dirait que l’auteur est encore un bleu. Mais on ne le fera pas.

Antoine Buéno, Le petit livre bleu, éd.Hors collection, 2011, 192 pages, 12,90 €

* Ce qui signifie simplement chargé de cours dans cette institution parisienne qui aime à se parer d’un prestige pompeux…
** Contribution à une sociologie des œuvres de fiction : l’exemple des schtroumpfs.
*** Analyse du petit livre bleu par Damien Boone

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