Limonov : un peu de citron en littérature

25/11/11 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags :

 

J’ai trop attendu, le Renaudot est décerné à Limonov ! Bon, rien d’inattendu pourtant, le terrain était préparé mais de toute manière les critiques ont été dithyrambiques, même la sœur de l’auteur s’y est mise, il faut bien que la famille serve à quelque chose. La famille… il faut dire qu’il est bien entouré, l’auteur : la maman prof à sciences po, académicienne, spécialiste de l’URSS et auteur elle même de  l’Empire Éclaté où elle prévoyait bien avant tout le monde l’effondrement inéluctable du système soviétique.

 

Au fait, je m’aperçois  que j’ai bien précisé le titre du livre qui sera notre sujet, c’est bien Limonov mais l’auteur en est Emmanuel Carrère, fils d’Hélène Carrère d’Encausse. Et c’est donc bien ledit Emmanuel qui a été primé. Mais, en ce qui nous concerne, nous parlerons plus d’Edouard (prénom de Limonov) que d’Emmanuel qui a la politesse, la discrétion de s’effacer derrière son sujet, le lecteur s’en apercevra au premier coup d’œil sur la première de couverture du  livre : “Emmanuel Carrère” est écrit presque ton sur ton en haut et dans un corps deux fois moins important que LIMONOV, lequel trône plein centre en caractère gras et bleu. Emmanuel Carrère, c’était aussi l’auteur de L’Adversaire, tu te souviens ce type qui se faisait passer pour un médecin et qui a mystifié toute sa famille et son entourage pendant des années et puis… Et bien voilà, j’ai bien l’impression qu’Emmanuel se fait passer pour un écrivain et qu’il a besoin de trouver ses thèmes chez les personnages ayant  existé ou existants et quand il choisit un écrivain de la dimension de Limonov, moi je me méfie : ne se sentirait-il pas vraiment écrivain, Emmanuel ? Ne l’accablons pas, il a publié un excellent document, mais je pensais que le Renaudot primait des romans.

De quoi est-il question ? De Limonov. Alors qui est Limonov ?

Un écrivain, c’est indéniable, mais un écrivain russe né à Nijni-Novgorod, jadis Gorky, d’une mère femme de ménage et d’un père sous officier du NKVD. Peu de temps après sa naissance en 1947, la famille s’installe à Kharkov, ville d’Ukraine où Edouard passera sa jeunesse. Très vite il tourne mal, Edouard Savenko, on le retrouve en tôle pour hooliganisme mais il commence à écrire des poèmes  signés Limonov dés cette période. Très vite, il fera le tour des milieux artistes de Kharkov,  et en toute logique, somme toute, on le retrouve à Moscou où il devient une vedette  de l’underground.

 

Elena Shapova( extrait de l'album: Muse Elena.Alexander Wilemsky photographe )

C’est alors qu’il va tomber follement amoureux d’Eléna, une fille superbe comme on en voit dans les magazines et qui sera sa muse. Nous sommes dans les années 1970, Khrouchtchev a été limogé et le compte à rebours pour le colosse au pied d’argile soviétique a commencé.

L’occident accueille triomphalement l’icône de la dissidence, Alexandre Soljenitsyne. On se souvient des grands show TV, la réception du maître par Willy Brandt et de la rencontre orchestrée des deux ” grands écrivains”, Alexandre Soljenitsyne et  Heinrich Böll. Mais Edouard lui aussi a décidé d’immigrer vers les États-Unis et il quitte la Russie en quelque sorte très facilement en compagnie de sa muse, loin des tumultes de l’expulsion du grand Alexandre mais, semble-t-il avec l’aide de la jolie fille d’Andropov qu’il a un peu draguée.

Le voilà donc aux USA, pauvre poète russe immigré mais considéré comme dissident alors qu’Edouard n’a jamais joué sur ce registre car il  marque sa différence et exècre le vieux barbu qui le lui rendra bien en le traitant de vermine écrivant…

 Je ne vais pas réécrire, le livre de Carrère. D’ailleurs à propos, où a-t-il puisé sa doc, le brave Emmanuel ? Mais tout simplement dans les romans de Limonov, car Edouard ne fait que relater sa propre vie  dans ses écrits, vie qu’il construit comme un roman.

C’est dans les années 80 que je croise Edouard tout comme Emmanuel Carrère, d’abord chez l’éditeur Ramsay alors qu’il publie l’édition française de Le poète russe préfère les grands nègres puis Histoire de son serviteur où il relate ses aventures new-yorkaises puis  chez l’ami commun que nous avons Emmanuel Carrère et moi : Olivier Rubinstein*. Très rapidement, comme il l’avait été jadis à Kharkov, Moscou, il devient une star de Saint-Germain des Prés, on peut le voir interviewé par Ardisson, pour l’occasion il revêt un uniforme de colonel de l’armée rouge, défend les bienfaits pour les gens du communs du régime soviétique et décrit l’invasion de l’Afghanistan comme un terrain de manœuvre de l’armée rouge qui doit maintenir son état de forme contre tout risque d’agression de l’URSS. Bref, Limonov est un dissident de la dissidence en insistant sur le fait que le manichéisme occidental ne correspond pas à la réalité du cours de l’histoire et qu’en tout cas, le russe de la majorité silencieuse ne vit pas dans le quotidien de l’oppression tel qu’on veut le faire croire à l’ouest.

Voilà Édouard c’est une grande gueule avec un côté anar, de gauche. Ou de droite, c’est selon.

Apportons au crédit d’Emmanuel Carrère le fait qu’il ait bien souligné cette ambivalence de Limonov. C’est vrai, Limonov nous fait revisiter la fin de l’URSS sous un jour fait de grisaille et non pas manichéen comme l’ont dépeint les commentateurs de l’époque. Sa dissidence psychédélique est très éloignée de la solennité tolstoïenne du vieil Alexandre. Ensuite, son engagement proserbe, on le voit photographié en compagnie de Milosevic, Ratko Mladic et même de notre vieux Jean Marie le Pen, ce qui fait dire à l’auteur : attention pas de jugement hâtif, rien n’est noir rien n’est blanc, tout est gris pour signifier que la barbarie était serbe mais également bosniaque. Jean Hatzfeld, que Carrère cite, ne l’avait pas attendu pour le souligner. De là à dire qu’à travers la vie de l’écrivain russe, l’auteur nous fait revisiter l’histoire de la fin de siècle et des dix premières années du nouveau, il n’y avait qu’un pas qu’ont franchi allègrement nombre de critiques. Mais soyons bon lecteur et admettons que Limonov s’est balladé dans nombre de point chauds de notre vieille Europe.

Mieux vaut toujours attendre un peu avant de critiquer un livre car les critiques hâtives, positives comme négatives, convergent toutes  dans le même sens au point de laisser de côté ce que certains qualifieront de détails mais qui en fait éclairent le récit d’un jour nouveau.

En fait, l’intérêt du Limonov de Carrère réside dans la distance qu’il révèle entre l’écrivain contemporain français et l’écrivain russe. Carrère souligne, lorsqu’il aborde la période française de Limonov, la distance qui existe entre lui même, Echenoz ou d’autres par rapport à un écrivain comme Limonov. La distance de l’engagement, Limonov à l’instar des plus grands auteurs russes ou d’ailleurs et jadis de France ne dissocie pas sa vie de son œuvre, cette vie il l’écrit comme un roman, il existe et il écrit. Carrère tout comme son pote, Echenoz, adopte comme il dit une “posture d’écrivain”, il se définit comme un auteur POL, toute comme Echenoz comme auteur Minuit.

Mais qu’est que cela veut dire ? Il y a quelques années j’étais invité à Montpellier chez Jean Rouaud* et lors du dîner il m’interrogeait sur les Editions de Minuit, alors son éditeur. Je sentais que derrière ce questionnement, il attendait une justification de son désir encore non formulé de quitter son éditeur mythique.  “Christian”  me dit-il, “un jour j’ai demandé à Jérôme Lindon* s’il n’avait jamais eu envie d’écrire, il m’a répondu de sa voix sentencieuse : «  Mon cher Jean, je suis auteur d’auteurs »”. Et voilà, et voilà donc le lot de Carrère et quelques autres : adopter une posture d’écrivain et se laisser canaliser par des éditeurs potentats qui dressent le cadre de l’écrit, car ils sont auteurs d’auteurs c’est-à-dire : Dieu créateur, dieu  qui laisse toute liberté à ses sujets après avoir prescrit les conditions de cette liberté.

A ce jeux là, pas étonnant qu’Emmanuel (étymologiquement de l’hébreu Immanouel : dieu est avec nous) en soit réduit à écrire la vie des autres, en l’occurrence d’un écrivain russe pour obtenir le prix Renaudot à défaut du Goncourt mais il fallait répartir les rôles en cette année du centenaire de Gallimard, qui est propriétaire de POL et qui donc d’un coup décroche les deux timbales.

Ce qui est important dans cette l’histoire, c’est Limonov. Alors si tu veux connaître Limonov, adresse-toi à ses œuvres dont tu trouveras ici une sélection de titres disponibles en langue française plutôt qu’à son biographe plagiaire. Car Limonov, il n’en a pas fini, il n’est pas dans la posture, il s’est engagé dans une lutte anti Poutine, a créé le parti National Bolchevique on le voit aujourd’hui à la télé russe poussant sa gueulante, dans les cafés,  les salles de réunion, invité par toute une jeunesse qui ne se résume pas simplement aux nasbols*.  Carrère semble prendre l’épisode de ses trois années d’incarcération comme une nouvelle aventure du fantasque Limonov, mais sait-il, Emmanuel, ce qu’est l’emprisonnement à Lefortovo*? Ce n’est pas une posture d’écrivain, ça, Emmanuel ! Mesure t-il, Emmanuel, cet héritier, ce que c’est que de s’extraire d’un milieu de merde pour devenir ce qu’est aujourd’hui Limonov ? Mesure t-il Emmanuel ce que veut dire s’opposer à Poutine dans un pays où Anna Politkovskaïa* se fait descendre dans le hall de son immeuble ? Je pense qu’il le devine Emmanuel, je sens que dans son texte où se manifeste à peine cachée une grande admiration pour Limonov, il a mesuré la distance qui  sépare l’écrivain d’une simple posture !

 

 

  • Olivier Rubinstein :CAP de peintre en bâtiment (mais au moins master en anarchisme et post-situationnisme), qui fut représentant d’une filiale de diffusion de Gallimard à l’âge de 20 ans, libraire à Amiens et de la partie pour ce qui concerne les créations des éditions du Dilettante, puis de Climats et enfin, des Mille et une nuits. Directeur de 1998 à 2011 des Editions Denoël, aujourd’hui conseiller culturel et directeur de l’Institut français de Tel-Aviv. (Un personnage qui pourrait peut-être donner de nouvelles idées à Emmanuel Carrère).
  • Nasbol : Adhérent du parti national bolchevique créé par Limonov.
  • Jean Rouaud : Prix Goncourt en 1990 pour son premier roman : Les Champs d’honneur aux Editions de Minuit.
  • Jérôme Lindon : De 1948 à sa mort en 2001 directeur des Éditions de Minuit.
  • Lefortovo : Célèbre Prison de Moscou où sous le régime soviétique étaient emprisonnés les opposants au régime, les terroristes…Dans la Russie de Poutine elle conserve cette fonction et comme jadis cette prison ne figure sur aucune carte.
  • Anna Politkovskaïa : assassinée le 7 octobre 2006 à Moscou, était une journaliste russe et une militante des droits de l’homme connue pour son opposition à la politique du président Vladimir Poutine.
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1 commentaire

    Heptanes Fraxion  | 07/12/11 à 20 h 22 min

  • C’est connu,la vie est trop courte pour perdre son temps à lire des auteurs français.Mais pas là:Carrère fait du bon boulot dans son reportage gonzo:synthétique sans être artificiel.

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