Mangez-le si vous voulez

01/06/09 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags : ,

Le dernier roman de Jean Teulé, inspiré d’un fait-divers parmi les plus sordides du 19ème sècle : lisez-le si vous pouvez.
1870 : Alain de Monéys, jeune homme aimable, apprécié de tous et fraîchement élu conseiller municipal de Beaussac, se rend à la traditionnelle foire du village voisin de Hautefaye. Il n’en reviendra pas vivant. Échaudés et rendus paranoïaques par la défaite imminente de l’armée napoléonienne face aux prussiens, les habitants du village, victimes en sus d’une grave pénurie d’eau, prennent Alain pour un sympathisant de l’ennemi. Pire encore : pour un prussien. Il devra donc mourir.

Frappé, écartelé, amputé, brûlé vif et même dévoré, Alain va connaître les pires souffrances. Jean Teulé a décidé de les relater dans son dernier ouvrage, Mangez-le si vous voulez, inspiré d’un fait réel dont les actuels habitants de Hautefaye, élus en tête, gardent encore quelques séquelles – on ne parle pas beaucoup de “ça”, par chez eux. Leurs ancêtres sont des bourreaux.

Et Jean Teulé aussi : “Couché sur le dos parmi les bois du travail et ligoté, il crie faiblement “Vive l’empereur”. Les autres l’entourent, le serrent, ça dure. Des sangles, des cordes, se tendent, lui compriment le ventre, la gorge. Il s’étrangle, tousse. Ses jambes remuent dans le vide (…)Dans la cohue, Lamongie – gros cultivateur roux – brandit une tenaille (…) [il] pince la première phalange du gros orteil du pied droit et tire comme pour arracher un clou. Il tombe en arrière avec la phalange dans sa pince. Alain hurle !… la foule rit. Chambort prend sa place, plaque un fer à cheval sous la plante du pied estropié et plante, d’un coup, une pointe qui éclate le talon.”

Après Georges Marbek (Hautefaye, l’année terrible) et surtout, Alain Corbin (Le village des cannibales), c’est donc Teulé qui s’empare de cette histoire, et on lui sait gré d’être avare en détails. Droit au but, droit aux faits, seulement une centaine de pages, mais… quelle épreuve ! Le style s’efface – phrases concises, claires, écrites au présent – au profit d’une mise en lumière des évènements. C’est cru, direct, sans appel. Passé le choc, l’incompréhension s’installe et ne nous lâche plus : comment les habitants d’un village si tranquille ont pu, en l’espace de deux heures, s’acharner avec autant de violence sur un homme réputé pour sa grande générosité ? Les quelques éléments de réponses apportés par l’auteur ne suffisent pas à apaiser le lecteur face à l’injustice : privés d’eau, les villageois – jusqu’au curé, incapable de mettre fin au délire meurtrier de ses paroissiens – se jettent sur les bouteilles d’alcool ; la débâcle napoléonienne n’arrange pas les choses ; l’été est caniculaire ; il faut un coupable.

Au sortir de cette journée de cauchemar, des têtes sont tombées, les hommes – et les femmes, premières à se ruer sur le bûcher et à récupérer la graisse et la chair d’Alain de Monéys pour s’en faire des tartines – ont été punis, faisant porter aujourd’hui encore à leurs descendants le poids de la culpabilité. Pourtant, on ne s’en remet pas. Peut-être parce qu’il est vain de questionner la nature humaine et effrayant de connaître un jour les raisons pour lesquelles en chacun de nous sommeille un meurtrier potentiel. La lecture d’American Psycho (Brett Easton Ellis) nous a été plus agréable. C’est dire si celle de Mangez-le si vous voulez est éprouvante.

Paru chez Julliard. 129 pages. 17 euros.

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

Laisser un commentaire