Mouton : one consumer under

16/03/10 par  |  publié dans : Livres, Romans

Hommes sensibles s’abstenir. Amoureuses et amoureux des belles lettres, de la prose proustienne et autres poètes romantiques allemands également. Car avec Mouton de Richard Morgiève, vous risquez fort de ne pas être dans votre élément. Comme son nom ne l’indique pas, nous sommes avec ce roman bien loin des verts pâturages (enfin, si l’on excepte le nom de la boîte où bosse le protagoniste) et autres paysages bucoliques propres à élever l’âme. “Mouton”, c’est en fait le patronyme du narrateur de cette histoire sans queue ni tête (enfin, surtout sans tête…), Michel de son prénom. Comme il l’observe avec philosophie : “c’est pas terrible comme nom mais j’aurais pu m’appeler Vincent Bite comme un copain qui s’est suicidé au CM2, parole la vie c’est difficile”.

L’avis du croquemort

Son métier ? Thanatopracteur. Préparateur funéraire si vous préférez, officiant en sous-sol, à distance d’un patron qui n’entreprend pas que les pompes funèbres et de l’hôtesse d’accueil nymphomane. Un boulot qui le met à l’abri des délocalisations. Mais pas de l’exploitation, avec quarante-huit heures de turbin hebdomadaires, nocturnes incluses.

Enfin, pas de quoi se révolter pour autant, vu qu’il n’a pas grand chose d’autre pour remplir son existence. Si l’on excepte son ami Fromager, les seuls êtres à qui il adresse la parole sont les dépouilles auxquelles il refait une beauté. Quant aux femmes, n’en parlons pas. Reste la consommation, dans laquelle il se réfugie grâce à son “pouvoir” d’achat. bichonnant sa bagnole, compagne de substitution, et équipant sa maison avec soin. Alors le jour où déboule sans prévenir dans cette petite vie matérielle un homonyme déjanté déguisé en Père Noël bien décidé à la mettre en pièces, Michel Mouton sort de ses gonds. Pour le meilleur et pour le rire.

A vous de découvrir la suite, le décor est à peu près planté. Reste à y dépeindre l’arrière-plan socio-politique, que résume bien la simplification de l’orthographe décidée par le gouvernement, comme pour faire passer la suppression de la quatrième (sic) semaine de congés payés. Le tout dans l’indifférence générale d’une société amnésique, bercée par l’illusion qu’elle s’exprime à travers l’omniprésence des sondages d’opinion.

Angot, Millet, Sollers : les noms de rues de cette ville transformée.

« Société, tu m’auras pas… »

C’est un peu comme si Michel Houellebecq rencontrait Guy Debord (c’est tout de même autre chose que BHL !). Le premier pour la peinture sans fard de la misère sexuelle et de l’hypocrisie qui masque les rapports de force qui la constituent, et le second pour la dénonciation d’une société du spectacle où la marchandisation de tout aliène et anesthésie toute conscience. La comparaison s’arrête cependant là. L’écriture volontairement crue et saccadée de Richard Morgiève, censée transcrire les “pensées” (le mot est fort) de son (anti-)héros, n’est pas d’une originalité folle. Et ce même s’il joue allégrement sur la typo.

Côté écriture, on se situe quelque part entre texto et messagerie instantanée. Mais c’est peut-être justement l’intérêt de cet ouvrage que de s’inscrire faussement dans l’air du temps. Car ce faisant, il suggère sans doute plus efficacement qu’un essai moralisateur combien la “communication instantanée” et les relations sociales qui l’accompagnent peuvent constituer un frein à la réflexion. Ou pour le dire autrement, contribuer puissamment à la “fabrique du consentement” dans un monde de merde, où les raisons de se révolter ne manquent pourtant pas.

A part ça, il y a quand même quelques longueurs, mais aussi des saillies drolatiques et certaines remarques qui traduisent bien les contradictions d’une époque faux-cul, où les germes de bonne volonté sont vite recyclées au service du profit qui cultive l’égoïsme forcené. Extrait : “je le jette dans l’évier ce bon café bio de Colombie, acheté chez Carrefour et son commerce équitable. Ca va pas ensemble Carrefour et équitable. C’est comic. Comme Bercy qui ferait des impôts justes. Ca fait combien d’années que je me fais baiser ? Et bien c’est fini !”. Enfin, c’est ce qu’il croit. Car la sortie de secours est collective, pas individuelle. C’est sans doute pour cela qu’il gène : ce “s” qui manque dans le titre…

MOUTON de Richard Morgiève, éditions Carnets Nord, 2010, 243 pages, 17 €.

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