Notes sur l’érotisme ancien

02/01/09 par  |  publié dans : Livres | Tags : , , ,

Il y a les livres (ceux qu’on lit dans le métro, à la plage, à l’hôpital, dans l’avion etc…) puis il y a les livres… Lorsque j’ai ouvert pour la première fois ma Séduction d’Yves Battistini, je n’ai pris que le temps d’y lire la dédicace, qui s’achevait par dans une fascination partagée de l’essentiel. Ce livre, je le savais, était un livre, un vrai, pas un de plage. Puis j’ai posé l’ouvrage, je suis retourné à Diego, à mes armes et à Roxy Music (Love is the drug). Il a pris la poussière, s’est retrouvé au fond de la bibliothèque, loin derrière mes sources universitaires, mes Céline, Pound et Coetzee… Puis un matin d’hiver 2007 alors que Paris restait inexorablement sous la pluie, j’ai zappé la flatteuse dédicace pour m’attarder sur le contenu du bouquin. En bonne position dès les premières lignes on pouvait y trouver la traduction d’un hommage homérique :

Anchise, la voyant, détaillait, admirait
sa beauté et sa taille et sa robe éclatante
Elle s’était revêtue d’un manteau plus lumineux que
la flamme brillante du feu.
Ses bracelets en spirales et ses pendants d’oreilles
étincelaient.
Des colliers entouraient son cou délicat, magnifiques,
beaux dans leurs ciselures d’or. Comme la lune luit,
resplendissait sa gorge délicate, merveille pour le regard.
Anchise fut saisi du désir…
… Il lui prit la main. L’amante des sourires, Aphrodite,
détournait la tête et baissait ses beaux yeux
en se glissant dans le lit bien garni : on avait étendu pour le prince
des couvertures moelleuses ; là-dessus
des peaux d’ours étaient mises et des peaux de lions,
fauves aux lourds rugissements
tués par lui sur les monts aux hautes cimes.
Quand les amants furent montés sur le lit bien construit,
Anchise, tout d’abord, du corps d’Aphrodite ôta la
parure étincelante,
agrafe, bracelets en spirales, pendants d’oreilles et colliers.
Il dénoua la ceinture, défit la robe éclatante.
Par lui elle était nue, vêtements déposés sur un siège à clou d’argents.
Ainsi Anchise ! Puis, selon la volonté des dieux et l’arrêt du destin,
il fut contre le flanc de l’immortelle, de la déesse, lui, mortel, mais clairement
il ne savait pas…

Homère, Hommage à Aphrodite, I, 69-91 ; 155-167

J’ai toujours été fasciné par l’hexamètre homérique. Le style, lorsqu’il est bien traduit, permet de se faire une idée juste de ce que les cités grecques sont appelées à devenir dès le VIIIème siècle. C’est chez le vieil aède que l’on trouve les fondements, honneur au premier écrivain. Fondements guerriers, fondements religieux, fondements politiques et principalement pour nous aujourd’hui fondements charnels.

Ce que les modernes ont perdu se retrouve vierge chez les anciens. Hier la séduction n’était pas un romantisme, elle était la manière de parvenir à un objectif. C’est l’artifice qui crée la séduction, pas l’inverse. L’Aphrodite d’Homère, sophistiquée (colliers, pendants d’oreilles, manteaux et robe aux épithètes raffinés), est à mille lieux de la Diotima d’Hölderlin et de ses pas qui rehaussent l’éclat de la nature (voir l’excellent Les romantiques allemands d’Armel Guerne chez Phébus libretto, A Diotima, page 61).

Il y a dans l’approche ancienne une totalité de la séduction

Dans cette totalité, l’emballage ne joue qu’un rôle d’appel, il crée la séduction. Sous l’emballage se trouve le talent, l’attribut divin, la qualité première de la séductrice ou du séducteur. Yves Battistini parle, dans les pas d’Ezra Pound et de l’aède antique, de magie de la séduction.

Écoutons Ulysse raconter Circée:

“Nous reprenons la mer…
Nous voici arrivés à l’île d’Aea : là habitait
Circée aux belles boucles, déesse redoutable, qui parle
à voix humaine,
une sœur d’Aétès Pernicieuses-pensées ;
tous deux sont de la race du Soleil qui donne la
lumière aux vivants,
et leur mère est Persès, la fille d’Océan…
[Mes hommes] trouvent au creux d’un val la maison
de Circé, bâtie
de pierres lisses, en lieu partout offerts aux regards.
Autour de la demeure, il y avait des loups de montagne
et des lions,
victimes de ses enchantements et des philtres

funestes qu’elle leur avait donnés.
Et, pour vrai, ces fauves ne sont pas rués sur mes
gens, mais plutôt
remuant leurs longues queues, ils les caressent, ils les
entourent dressés.
Comme lorsque autour de leur maître revenant du
festins, les chiens
viennent caresser, car toujours, c’est l’habitude, il leur
apporte des douceurs à leur goût,
ainsi, entourant mes compagnons, les loups aux
fortes griffes et les lions
donnaient caresses : et mes hommes tremblaient à la
vue des bêtes monstrueuses.
Or donc ils se tenaient là debout, sur le seuil de la
déesse belle-bouclée.
Ils entendent Circé, à l’intérieur, qui chante à voluptueuse
voix,
tissant sa toile, grand et divin ouvrage, tels les travaux
des déesses, fins, gracieux, éclatants…”

Circée, peinture en figure rouge sur vase grec

La suite est connue. Premier acte de la séduction, les compagnons d’Ulysse finissent par dormir parmi les porcs. Odysseus se résout à les libérer et résiste au poison de la magicienne. Le héros résiste à ses charmes magiques mais est incapable de résister à la séductrice. Avec un sens particulier de la métaphore, Homère fait prendre l’ascendant érotique à la magicienne:

“Mais, allons, rentre l’épée en son fourreau, puis tous deux,
dans mon lit allons coucher : ensemble nous étreignant
sur cette couche, amants l’un à l’autre mêlés, nous pourrions échanger notre foi.”

Et l’échange de foi va durer un an. Pendant ce temps, Pénélope tisse son voile. Autre épisode fort connu : les sirènes. Ulysse attaché au mat, les compagnons – quiès dans les oreilles – tout ça, on connaît. Cependant ces extraits et tant d’autres posent la séduction et l’érotisme dans les mondes antiques. René Char en cime poétique de la philosophie et en connaisseur des classiques déploie ses mots et résume ce rapport de force entre l’homme et la femme, entre séduction et érotisme au milieu de la force brute (Le Marteau sans Maître, Éditions surréalistes, Paris 1934):

Chimères, nous sommes montés au plateau.
Le silex frissonnait sous les sarments de l’espace,
La parole, lasse de défoncer, buvait au débarcadère angélique.
Nulle farouche survivance :
L’horizon des routes jusqu’à l’afflux de rosée,
L’intime dénouement de l’irréparable

Voici le sable mort, voici le corps sauvé :
La Femme respire, l’Homme se tient debout.

Sappho, Huile sur toile de Charles-Auguste Mengin, 1877

Il y a dans ce rapport aux choses du plaisir une présence insoupçonnée, insoupçonnable. L’expression invisible de l’âme, l’effroi émerveillé, ce que les anciens livraient dans le mot Thambos.

A l’image des apparitions d’Athéna visitant Achille (Homère, Iliade, I, 199 et sq., trad. R. Flacelière):

Debout derrière Achille, elle saisit les blonds cheveux du Péléides ; visible
pour lui seul, elle échappe aux regards de tous les autres hommes.
Achille stupéfait se retourne ; aussitôt il reconnaît Pallas, la divine Athéna.
Ses yeux brillent, terribles.

Terribles

La poésie homérique glace le sang : Le Thambos désigne – je paraphrase ici Olivier Battistini – l’approche embarrassante du sacré, la révélation du beau et des forces mystérieuses de la nature. Dans la poésie pré-socratique, et sous le texte de l’éphésien Héraclite, la nature (comme la guerre) est au coeur de toute chose, elle est inspiration sacrée.

Le poète ne fait qu’inventer (au sens premier) cette inspiration. C’est dans la poésie de Sapphô que cette totalité se retrouve. Sapphô poétesse lubrique, originaire de Lesbos raconte ce Thambos :

… Je t’en supplie, que ton chant exalte
Gongyla ! Abanthis, prends la harpe lydienne,
tandis que de nouveau autour de toi le désir
éploie son vol.

La Belle ! Tu l’as vue dans sa robe :
l’effroi d’aimer s’est emparé de toi, et moi j’en ai plaisir.
Car c’est elle la Pure, qui m’a fait le reproche,
la Fille de Chypre,

Puisque j’adresse ma prière ..
cette parole ..
Je voudrais ..

L’effroi d’aimer

Les mots sont notés sur les fragments de Gongyla. L’errance et le temps n’ont pas débarqué ces quelques mots. Hasard ou volonté ? Toujours est-il qu’ici encore l’artifice crée la séduction (harpe, robe…) mais dans le même temps les dieux font leur œuvre. Le Thambos comme élément embarrassant se forme. Sapphô en poétesse dévouée à Eros n’en a crainte : et moi j’en ai plaisir. Pourtant le phénomène n’est pas rationnel ou pragmatique.
Il complète robe et harpe, le Thambos comme complément à un possible Logos de la séduction.

L’étonnant Rilke écrivait Le beau est le premier degré du terrible. Là se joue la complexité de la séduction antique, de l’érotisme, des jouissances dionysiaques. C’est dans la complexité des forces que s’exprime l’amour antique. C’est dans la polysémie du grec (et dans une moindre mesure du latin) que s’appréhende la magie de la séduction (pourtant jouée avec de nombreux artifices). L’érotisme et la séduction sont en Grèce liés à la Paideia, l’Education du monde Classique. Point d’homosexualité, d’hétérosexualité, de trahisons, de désirs, de rejets. Point de vulgarité. Juste une harmonie du rapport essentiel avec un monde en constante modification, un monde sorti d’un chaos originel par l’érotisme des dieux.

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