Op Oloop, il faut savoir attendre…

04/03/13 par  |  publié dans : Auteurs, Livres, Romans | Tags : ,

On vit le temps du plastique, tique, tique chantait le vieux Léo dans les années 50, on vit au temps de la statistique, tique, tique, aujourd’hui tant elle se propose de conjuguer le présent en un futur programmé ! Le propre du génie, c’est d’avoir raison avant les autres, alors c’est dans cette aventure que se lance Op Oloop pour les intimes, Optimus Oloop pour les curieux. Citoyen finlandais, immigré en Argentine, statisticien reconnu et respecté dont la vie réglée sur papiers millimétrés va être bouleversée par la découverte de l’amour en la personne de la jeune Franziska et par une soudaine prise de conscience de l’absurdité de la vie qui le mènera à s’élever contre toutes les mascarades durant les dix- neuf heures et dix minutes que couvre le roman de Juan Filloy. Car, bien entendu, il s’agit d’un roman paru fin 2011 grâce aux jeunes Éditions Monsieur Toussaint Louverture.

Un hommage au “savoir prendre son temps”

poster_152380-1Il est d’usage de parler d’un livre, ou de toute autre parution artistique, à sa sortie mais ce roman paru dans les années 30, a su attendre plus de quatre vingts ans avant d’être porté à la connaissance du lecteur francophone. L’année de gestation de ce papier est en fait un hommage au « savoir prendre son temps » et à Filloy, maître des lettres argentines si longtemps ignoré par les éditeurs français ainsi qu’un pied de nez au siècle de la vitesse…

Le bonhomme, lui, savait attendre car il avait fait le pari de vivre sur trois siècles. Ce qui fut fait: car né au dix-neuvième, il parcourt tout le vingtième salué sur son chemin par Freud, Borgés, Cortázar… et s’éteint à l’entrée du vingt et unième, toujours ignoré par l’édition française… Pourtant, il était un peu français Filloy, du moins de part sa mère, qui comme Gardel quitte son Toulouse natal pour l’Argentine. Que dire de cet auteur ? Il y a de l’écrivain oulipien chez lui, son immense appétit des palindromes (il en a publié plus de 8000), ces jeux sur le langage en témoignent. Comme l’Ulysse de Joyce, Op Oloop est le roman d’une journée, plus exactement : dix neuf heures et dix minutes, non pas une cathédrale de prose mais bien plus un labyrinthe où le lecteur se perd en suivant l’odyssée d’Optimus. De monologues intérieurs en situations cocasses, de profondes discussions en banalités du quotidien, Filloy participe tout comme Joyce à la profonde révolution romanesque du début du vingtième. Notons qu’en 1934, année de la parution d’Op Oloop, le roman fut interdit pour pornographie tout comme le fut Ulysse aux USA pour obscénité. En effet, notre finnois d’Amérique du sud fréquente les bordels de Buenos Aires et l’auteur s’en donne à cœur joie tout en envoyant des clins d’œil et fait dire à un maquereau, ami d’Op Oloop : « Il n’y a pas plus de honte à exploiter les femmes que les hommes, comme le font les capitalistes ».

Humour, ironie, patience

Juan Filloy en 1971

Juan Filloy en 1971

Un appétit gargantuesque pour les mots, sans doute en réaction à l’analphabétisme de ses parents, caractérise le style de Filloy. Le métier de juge qu’il exerça durant 28 ans lui a permis de démasquer l’âme humaine, de montrer à quel point la belle harmonie sociale , politique et sexuelle n’est qu’un leurre que découvre son héros Op Oloop, mais à quel prix ! Quant à l’auteur, lui, n’a que les mots, l’ironie et les ressorts de la littérature, cette nouvelle littérature dont il est un des initiateurs. Alors, quand on navigue à contre courant de l’ordre établi, il faut prendre son temps et beaucoup utiliser l’humour pour ne pas sombrer…
Statistiquement parlant, aujourd’hui la durée de vie d’un livre tourne autour d’une semaine et une nouveauté chasse l’autre et durant ce laps de temps l’auteur est traité comme une machine à parler et à promouvoir sa marchandise. Quant au lecteur, lui est considéré comme une mouche à merde ou moins trivialement comme un consommateur… Toujours statistiquement parlant, à ce jeu-là, les cas Filloy doivent se multiplier et gageons que de nombreux auteurs stagnent dans ce purgatoire de la société de consommation. Mais patience, dans cent ans ou plus il se trouvera bien un éditeur courageux comme Monsieur Toussaint Louverture (tout un programme) pour les ressusciter. En ce qui concerne Juan Filloy, 25 romans attendent, des poèmes, des nouvelles, alors attendons, dans 3000 ans nous réglerons nos comptes !

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