Paul Auster raconte le Noël d’Auggie Wren

24/12/11 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags : , , ,

“Je” est un autre.

Le conte de Noël de Paul Auster a été écrit par Paul Benjamin, qui le tient lui-même d’Auggie Wren, dont ce n’est pas le vrai nom. Il est écrit à la première personne, mais passe d’un “je” à un autre, de Paul à Paul en passant par Auggie, sur une petite dizaine de pages.

Il y a le style Auster, d’abord, cette petite musique tellement reconnaissable qui n’a jamais été aussi légère qu’ici – ce conte a inspiré à l’auteur le scénario de Smoke (“fumée”), évoquant aussi bien la versatilité du propos que le personnage d’Auggie, buraliste de Brooklyn chez qui Paul Benjamin vient se fournir en cigares. Le premier “je”, c’est Paul, le double d’Auster. L’écrivain vient de recevoir une commande de son éditeur : un conte de Noël à publier dans les colonnes d’un journal. Peu familier du genre, Paul fait part de son manque d’inspiration à Auggie, lequel lui raconte une anecdote qu’il a lui-même vécue. Le second “je”, c’est donc lui. Quelques années auparavant, Auggie a coursé un jeune voleur qui venait de dérober des livres de poche dans sa boutique. Las, il avait abandonné au bout de quelques foulées, tournant les talons après avoir ramassé le portefeuille tombé de la poche du délinquant. Le soir de Noël, désireux d’effectuer une bonne action, Auggie avait décidé de rendre le portefeuille à son propriétaire, et s’était rendu à l’adresse mentionnée sur le permis de conduire. “Je cherche Robert Goodwin” avait lancé Auggie en tapant à la porte de l’appartement. “Comment ? C’est toi, Robert ?” avait répondu la nonagénaire aveugle venue lui ouvrir la porte. Auggie avait alors, sur une impulsion, répondu par l’affirmative, et fait croire à Mamie Ethel qu’il était bien son petit-fils. Il avait passé avec elle un réveillon de Noël arrosé au chianti, partageant avec la vieille dame des souvenirs factices, qu’ils avaient ensemble crééés de toutes pièces. Car bien sûr, Mamie Ethel savait que son invité impromptu n’était pas le jeune Robert, mais chacun avait joué le “je”. A la fin du repas, Auggie avait découvert dans les toilettes une collection d’appareils photo, sans doute volés par Robert. Il en avait saisi un, et était parti avec, laissant mamie Ethel ronfler dans son fauteuil.

Depuis, Auggie photographiait, tous les matins à la même heure, le même coin de sa rue, et répertoriait les clichés ainsi obtenus dans des albums soigneusement numérotés. “Auggie photographiait le temps, je m’en rendis compte, le temps naturel et le temps humain à la fois, et il accomplissait cela en se postant dans un coin minuscule de l’univers que sa volonté avait fait sien, en montant la garde devant l’espace qu’il s’était choisi“* écrit Benjamin/Auster. Voilà comment Auggie Wren était devenu un attrape-temps : en offrant à une vieille dame aveugle son dernier Noël. Mais si le récit de cet instant miraculeux était vraiment un conte ? “-Et maintenant, tu as ton conte de Noël, non? – Oui, répondis-je, je pense bien. Je me tus un instant en observant le visage d’Auggie qu’envahissait un sourire malicieux. Je n’ai aucune certitude, mais l’expression de ses yeux à ce moment me parut si mystérieuse, comme teintée par le reflet d’une joie secrète, que l’idée me frappa soudain qu’il avait tout inventé“*. Les pistes sont définitivement brouillées pour le lecteur. Le conte de Paul Auster est une invention. Celui d’Auggie est peut-être faux. Mais qu’importe, pour Paul Benjamin : “Il avait réussi à me faire croire à son histoire, et rien d’autre ne comptait. Du moment qu’une personne y croit, il n’existe pas d’histoire qui ne puisse être vraie“*. Nous laisser croire au conte de Noël d’Auggie Wren est le plus beau cadeau que nous offrent Paul et Paul, les maîtres du “je”. C’est aussi une belle déclaration d’amour à l’art de l’écrivain, ce prospecteur de rêves, et à cette période de l’année où les adultes aussi, ont le droit de vivre – ou de raconter – de belles histoires.

Traduction de Christine Leboeuf, pour les éditions Actes Sud. “Le Conte de Noël d’Auggie Wren” a été publié avec les scénarios de “Smoke” et “Brooklyn Boogie” (1995), et dans un 30 pages illustré par Jean Claverie (1998), chez Actes Sud Junior, sous le titre “Le Noël d’Auggie Wren”.

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