Pierre Christin, l’éternel voyageur

01/11/08 par  |  publié dans : BDs&Mangas, Livres | Tags :

La littérature est depuis toujours la manière la plus économique, écologique et sûre de voyager. Dans l’univers de la bande dessinée, le scénariste Pierre Christin fait partie des plus grands conteurs du neuvième art, infatigable globe-trotter, sillonnant les différents continents. Il est à la tête de nombreuses séries ou one-shot abordant le thème du voyage, de ses premières armes dans Valérian, avec Jean-Claude Mézières, au Voyage de Léna dessiné par André Juillard. Recherche ou fuite ? Quête ou dépense ? Comment voyage-t-on en bande dessinée, et d’ailleurs, pourquoi voyage-t-on ? A travers différentes œuvres de Christin, nous aborderons trois thèmes intimement liés au voyage : le temps, l’espace et le mouvement.

Pierre Chrisitin en voyage

Le temps

Parcourir la planète requiert d’ouvrir les yeux, laisser pénétrer en soi les émotions du monde, du lointain au tout proche. Alors, le voyage n’a pas de fin. Si les sensations que l’on éprouve devant un tel spectacle restent peintes avec nos propres couleurs sur la palette de nos émotions, elles en deviennent aussi éternelles que nous, pour peu qu’on n’ait pas la lâcheté de les oublier. La première notion que nous apprend Pierre Christin sur le voyage est le temps. Quand commence-t-on à voyager, est-ce devant le but enfin atteint ou lorsqu’on raconte ses souvenirs ?

Christin et Mézières, Poor lonsome cowboys?

Né en 1938, le jeune Pierre n’a pas trente ans lorsqu’à la suite de sa thèse de doctorat sur Les Faits Divers : la littérature du pauvre, il part enseigner le français aux États-Unis. Il en profite pour prendre de nombreuses fois les routes et découvrir ce qu’est le rêve américain. De retour en France, il crée en 1967 la série Valérian avec son ami d’enfance Jean-Claude Mézières. Valérian, à travers vingt épisodes, est devenue la référence des sagas de science-fiction de la bande dessinée française. Les agents Valérian et Laureline parcourent, au gré de leurs missions, la galaxie, parfois la terre, parfois le temps. Leurs aventures sont spatio-temporelles ; c’est d’ailleurs au Moyen Âge que Valérian fait la rencontre de Laureline.

Le souvenir fige le temps et l’espace dans lequel on a évolué durant le voyage. Il est l’antidote du temps : peu importe le moment et la situation du présent, on peut voyager à nouveau grâce à ses souvenirs, retrouver ce bout de soi immaculé des marques que le temps a laissées depuis. Ce souvenir fait parfois office de bilan, de mise à plat de faits passés. Au cours des Correspondances, le temps est résolument tourné vers le passé. Au titre de la série, on pourrait s’attendre à un récit sur le présent, état des lieux d’une part du voyage, au moment même où Christin entame plusieurs tours du monde.

La série dépasse la bande dessinée et se rapproche des albums illustrés : le texte à gauche s’appuie sur le dessin à droite et vice versa. Présentés en format à l’italienne, les six albums de la série – on devrait peut-être plus parler de collection tant les albums peuvent être différents – explorent un thème, une idée, pas nécessairement une région. Ils peuvent aborder les États-Unis à plusieurs époques (Adieu rêve américain avec Jean-Claude Mézières), les voies ferrées (Trains de plaisir, avec Jean-Claude Denis) où un attentat dans le RER à Paris (La bonne vie, avec Max Cabanes).
Dans Les belles cubaines, Pierre Christin et Patrick Lesueur jouent avec le temps. Des vieilles voitures américaines, faisant la fierté des cubains, les auteurs imaginent le passé, les heures de gloire alors qu’elles étaient encore flambant neuves, à l’abri des coups et de l’usure du temps. Ce ne sont plus les souvenirs qui nous font découvrir l’île des cigares, mais les extrapolations et les sublimations d’un présent qui permettent d’imaginer un passé, de traverser de nouvelles frontières.

Les Belles cubaines de Lesueur

L’espace

L’espace est évidemment une notion fondamentale liée au voyage. Elle peut même en être l’essence : on voyage pour changer d’air, autrement dit, pour changer d’espace. Cette notion attachée au nom de Pierre Christin renvoie inévitablement à Valérian. C’est la plus longue série entamée par l’auteur, encore vivace de nos jours. Ici l’espace est avant tout considéré comme le milieu extraterrestre à l’étendue indéfinie. Mais l’espace est aussi une étendue de temps ou de lieu. Le voyage dans l’espace – pas nécessairement extraterrestre – peut se faire dans le temps sans changer de lieu. Adieu rêve américain dessiné par Jean-Claude Mézières ou encore Trains de plaisir par Jean-Claude Denis aborde cette notion particulière de l’espace et nous propose des voyages à travers le temps. Contrairement aux Belles cubaines qui fantasmait un passé, ces deux albums des Correspondances donnent une vision de souvenirs non chronologiques. Le but de ces voyages n’est pas de reconstituer un évènement ou même un espace-temps défini, mais une ou des émotions fortes déclenchées par un même vecteur, les chemins de fer par exemple. Le souvenir/album ne renvoie pas alors à un voyage précis, mais devient le voyage comme il n’a jamais existé. Le conteur tout comme le lecteur entreprend un périple inédit à travers le temps et l’espace sans changer de dimension.

Jean-Claude Denis imagine le jeune Christin jouant au petit train

Peut-être est-ce le seul moyen de voyager en bande dessinée ? En dehors des recueils de croquis pris sur le vif, tels ceux de Jacques Ferrandez ou Titouan Lamasou, la bande dessinée ne rend compte que d’évènements de manière indirecte. En cela, le neuvième art se détache de la photographie, de la vidéo ou même de la littérature. L’instant mis en case n’est pas capté mais retranscrit, remémoré. Cela permet donc de jongler d’un espace à un autre, espace-temps ou espace physique et montrer ce qui n’est plus, ce qui a changé.

La bonne vie

Le mouvement

Dernière notion abordée ici et pratiquement indispensable au voyage : le mouvement. A part de se faire un trip aux champignons – ou de lire une bande dessinée – le voyage demande de se déplacer. Pour changer de temps, pour changer d’espace, le mouvement peut être psychique ou physique mais il est inévitable. Pourtant, Pierre Christin profite souvent de l’immobilité que lui imposent les voyages pour observer, s’imprégner, noter. L’attente dans les aéroports, les gares, les halls d’hôtel permettent de suivre, d’être emporté par le mouvement environnant sans se déplacer. Quelle meilleure façon de s’imprégner des couleurs et saveurs d’une terre que de se poser et admirer le ballet frénétique des autochtones ?

Le voyage est-il donc l’endroit où l’on se trouve, le moment où l’on y est ou encore le chemin qu’on a fait pour y arriver ? Au fond, peu importe la destination, seul le mouvement compte, seul le fait de partir de chez soi, d’entreprendre un périple s’avère instructif, bien plus que le but final du voyage. Le long voyage de Léna, dessiné par André Juillard, narre les péripéties d’une jeune femme, embarquant à bord d’un train à Berlin-Est. On ne sait pas où elle se rend, ni pourquoi. Le lecteur est invité à suivre Léna tout au long de son chemin sans en connaître le but, comme s’il pouvait – devait ? – se suffire à lui-même.

Chaque voyage est une entreprise personnelle. « Pourquoi voyage-t-on ? » est une question qui suscite des milliers de réponses. La découverte du monde essentiellement. Mais on peut se demander surtout comment voyage-t-on ? Dans le cas de Pierre Christin, le voyage ne suit aucun schéma préétabli. A lui seul, il peut entreprendre autant de voyages différents qu’il n’y avait de réponses à la première question. Les façons qu’il nous propose pour participer à ces voyages prennent alors des formes tout à fait particulières, liées à l’itinéraire lui-même, mais surtout à la motivation de départ conjuguée aux sentiments au retour. Les points communs de tout périple et toutes transmissions de celui-ci restent le temps, l’espace et le mouvement.

Bibliographie sélective :

Les Correspondances
Les belles cubainesavec Patrick Lesueur, Dargaud, 1997
Chez les Cheikhs avec Jacques Ferrandez, Dargaud, 1998
Trains plaisir avec Jean-Claude Denis, Dargaud, 1998
Les 4 vérités de la Vème République avec Alexis Lemoine, Dargaud, 1999
La bonne vie avec Max Cabannes, Dargaud, 1999
Le sarcophage avec Enki Bilal, Dargaud, 2000
Adieu rêve américain avec Jean-Claude Mézières, Dargaud, 2002

Valérian, dessin de Jean-Claude Mézières, 20 tomes parus entre 1970 et 2007 chez Dargaud

Le long voyage de Léna avec André Juillard, Dargaud, 2006
Les images sont la propriété de Dargaud éditions

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