Rentrée littéraire : Destins de femmes

01/10/13 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags : , , ,

Kinderzimmer-Valentine-Goby-bandeau

DEVENIR MÈRE DANS UN CAMP DE CONCENTRATION

Il y a quelque chose de gênant à la lecture du dernier roman de Valentine GobyKinderzimmer. Serait-ce le sujet dramatique et tire larme ? Ou le fait qu’il réunit tous les ingrédients pour faire un carton auprès du lectorat ? Kinderzimmer prend place durant la Seconde Guerre Mondiale en plein cœur du camp de concentration de Ravensbrück. Il met en scène le destin tragique de Mila (la narratrice de ces pages) qui se découvre enceinte alors qu’elle essaye de survivre à la dureté du camp et de ses geôliers.

“Que faire du ventre. De l’enfant dans le ventre, trois mois et demi environ. Que faire du corps empêché. Personne ne sait qu’elle est enceinte sauf Lisette et Brigitte, elle n’a pas voulu le dire, par superstition, puis n’y a pas pensé. Maintenant ça prend toute la pensée. L’enfant invisible est-il une mort précoce. La morte portée au-dedans.”

La plume talentueuse de Valentine Goby ne s’amuse pas à broder autour de ce destin, elle préfère creuser en profondeur pour aller au plus près des émotions que son héroïne et les autres femmes qui l’entourent ressentent. Elle parle de leur corps, de leur douleur, de l’espoir. Au-delà des mots, il y a quelque chose de purement physique dans ces lignes. Elle donne corps à son texte au point que les images se forment dans l’esprit du lecteur aussi crues et dures soient-elles.

“Se voir dans leur miroir, traverser le miroir, frôler les corps et se dire : c’est moi. Toutes, moi. Lire les numéros cousus sur les manches, se demander combien de semaines séparent mon corps du corps d’en face.”

Guidé par les pas de Mila qui jour après jour essaye de savoir si d’autres femmes sont dans sa situation, si donner naissance à cet enfant n’est pas signer leur arrêt de mort, si la liberté et une vie normale est encore envisageable, le lecteur est rapidement pris au piège. Il ne lui reste que deux alternatives : Souffrir avec ces 40 000 femmes et partager l’horreur de leur quotidien ou ne voir ici qu’une recette cynique pour obtenir le succès et quelques prix littéraires… Pas évident de choisir son camp car si on doit bien saluer le travail de recherche de l’auteur et son talent pour choisir le mot juste, on ne peut s’empêcher de ne voir la que les prémices de quelques chose de plus profond.

“Mila ne rince plus ses vêtements en dépit de la sueur qui les raidit, des taches de boue, de soupe, de la puanteur du tissu là où il touche l’aisselle, la vulve, les pieds, parce qu’alors il faudrait se coucher, le soir, humide contre les jambes grelottantes de Lisette, aggraver sa fièvre et, de loin en loin, avancer sa fin, l’affreuse solitude d’après sa fin.”

9782330022600FSIl faut au moins reconnaître à la romancière l’ingéniosité dans le choix de son sujet pour traiter d’une période historique maintes fois mise en scène. La plus belle réussite de Kinderzimmer est d’offrir dans un langage charnel, presque incantatoire, une ode à la vie pour ces femmes qui ne renoncent jamais (ou presque) alors que tout autour d’elles n’est que mort, barbarie et putréfaction.

Kinderzimmer de Valentine Goby
Ed. Actes Sud / Déjà disponible en librairies

 

UN RÊVE ÉTRANGE ET PÉNÉTRANT

Chaque nuit c’est la même rengaine pour Laura Kern, trentenaire travaillant dans une agence immobilière : elle rêve d’une maison dans la brume. Obsédée par cette image, elle attend autant ce rêve qu’elle le redoute. Surtout qu’il se manifeste aussi quand elle est éveillée. Si seulement ses problèmes s’arrêtaient là… mais non, alors que la jeune femme fait visiter un appartement, l’enfant du couple qu’elle accompagne disparaît soudainement.

“Le dimanche, en fin d’après-midi, personne n’est sûr d’atteindre la nuit. Des particules de nuit recouvrent lentement votre journée de cendres. La cendre ternit l’éclat des lampes. Vous contemplez votre vie comme un passant observe des inconnus derrière une fenêtre. Votre vie soudain étrangère à vos yeux.”

Une situation qui soulève encore plus de questions pour Laura qui cherche désespérément des réponses. Sans oublier que notre héroïne a une chance sur deux de développer la maladie de Huntington (troubles du comportement, moteur et cognitifs aboutissant à une perte d’autonomie totale) qui a déjà tué son père.

“Quand le rêve s’achève, je voudrais retourner devant la demeure où mes nuits trop courtes m’empêchent d’entrer. En fermant les yeux, chaque soir, j’attends et redoute le retour du rêve. J’hésite à inviter un homme dans mon lit, de crainte que le rêve, au contact de l’intrus, ne s’évapore. Après sa visite, je sombre dans le sommeil lourd de l’aube d’où j’émerge, certains jours, en ayant raté mes rendez-vous matinaux.”

Hélène Frappat entraîne son lectorat dans les tourments intérieurs de sa narratrice en mêlant parfaitement fantastique et récit psychiatrique donnant au tout un côté gothique. Entre les lady-hunt-1398083-616x0vers de Tennyson auxquels se raccrochent Laura et les références cinéphiliques (Hitchcock, Lynch…) l’univers de la romancière prend le lecteur au piège jusqu’au dénouement final. Elle distille les pistes, les indices et le tout prend une forme vertigineuse. Au fil des pages, à l’image de Laura, on se met aussi en quête de réponses pour comprendre et se sortir de là le plus vite possible et sans dommage.

Lady Hunt de Hélène Frappat
Ed. Actes Sud / Déjà disponible en librairies

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