Shozo Numa, Yapou bétail humain

02/05/11 par  |  publié dans : Livres, Romans | Tags :

Mystère

Mystère, laissons planer le mystère, Shozo Numa, auteur de la trilogie Yapou Bétail Humain publiée au japon en 1956, n’existerait pas. Si l’on en croit la Bibliothèque Nationale Japonaise, Shozo Numa serait en réalité Amano Tetsuo, auteur de plusieurs romans encore inaccessibles aujourd’hui en langue française, il était également lecteur et correcteur aux éditions Shinshiosha (新潮社). Aussi pour les lecteurs qui s’attachent aux précisions biographiques, nous ajouterons que Shozo Numa tout comme son présumé double est né à Fukuoka le 19 mars 1926, il meurt le 30 novembre 2008 à Tokyo.

Entre 2005 et 2007, les Éditions Désordres Laurence Viallet publient les trois volumes de Yapou Bétail Humain en langue française, tardivement donc mais, qu’importe ! Il ne s’agit pas ici de promouvoir une nouveauté mais de plaider pour la réédition de ce chef d’œuvre aujourd’hui épuisé. Si l’un des axes romanesques s’inscrit dans la synchronie de l’histoire du Japon au sortir de la seconde guerre mondiale, l’axe majeur se hisse au niveau de l’universalité, marque de tous les chefs d’œuvre. En effet, le poids de la faute qui va se traduire par ce qu’aujourd’hui nous appellerions le complexe de l’occident fait partie intégrante de l’œuvre. Le roman peut être vu comme une forme expiatoire au sortir de la guerre, le japon occupé renonçant aux valeurs traditionnelles et adoptant jusqu’à la caricature celles de l’occident. Le syndrome de Stockholm à l’échelle d’un peuple pris en otage.
Mais, l’intérêt de l’œuvre de Shozo Numa réside ailleurs et c’est cet ailleurs qui nous intéresse aujourd’hui. Alors cette histoire, quelle est-elle ?

Yapou bétail humain: au commencement

Et bien, contre toute attente, elle démarre dans un décor idyllique de la campagne allemande, le premier chapitre s’intitule « Au Commencement » comme les écrits bibliques – signe de l’éternité du texte ? Le premier paragraphe s’intitule, lui : « Interrogations sur l’art du dressage » et incidemment résume dans un raccourci fulgurant tout ce dont il va être question dans l’œuvre.
Alors au commencement, un après-midi de l’été 196X, un homme (Rinichiro, jeune japonais, brillant étudiant récemment diplômé de l’université de T) et une jeune femme (Clara, étudiante brillante, elle aussi et patronne du club hippique de son université, génie adorable aux multiples talents ce qui lui valut le titre de reine de son université) se promènent à cheval et gravissent lentement un sentier qui s’élève vers les hauteurs du Mont Taunus, dans la région de Wiesbaden. Ils sont fiancés, s’aiment à la folie. Alors que Rinichiro se plaint auprès de Clara d’être un piètre cavalier, elle lui donne une brève leçon de dressage en ces termes : « ll reste quelque chose en toi qui se laisse impressionner par le cheval. Et il ne faut pas. Un cheval, vois-tu, une fois que tu lui as tendu la bride, devient arrogant. Il faut impérativement le dresser afin qu’il soit convaincu que tu es le plus fort. Il faut pour cela le garder radicalement en ton pouvoir ». Et conclut en parlant également de son lévrier Taro qui les accompagne ; « je leur ai appris la servilité ». Il fait chaud, et Richiniro apercevant un torrent se déshabille et va se baigner, Clara le regarde s’éloigner et reste près des chevaux.

Au commencement, se déroule aussi une autre histoire, celle de Pauline Jansen, fille de la marquise Jansen, plus connue en tant qu’inspectrice générale de la région de Sirius. Pauline voyage à travers le temps dans un vaisseau temporel de l’empire EHS, vaisseau capable de traverser les époques. Pauline survole une région germanique, la même que nos deux amoureux mais 1600 ans plus tôt. Pauline pense au voyage du retour et à Robert qu’elle a laissé sur EHS et dans ses pensées elle revoit cette belle vigueur, entraperçue au moment où elle lui passait la ceinture de chasteté. Nous surprenons son dialogue intérieur : “Cela fait combien de jour à présent ? Tu dois avoir envie que je te délivre. Encore une demi lune de patience. Hum ! Et je te monterai le moment venu” [ndr : A EHS, la position ordinaire veut que les femmes chevauchent les hommes et sur cette planète les hommes sont soumis à leur épouse].

Ces pensées font naître un désir ardent au creux des reins de Pauline et à l’instant même une étrange machine, nommée yapou – un objet « viandeux », un meuble vivant (living furniture), un outil d’origine humaine, doté d’un cunnilingers (sex toy vivant sophistiqué)- alerté par télépathie du désir de sa maîtresse se met en branle et se place tel un repose pied entre les cuisses de Pauline.

Sex toy

Le mot “sex toy” est ici inapproprié, (le lecteur non initié est prié de se reporter à l’article « À la recherche du plaisir féminin » signé par Diana&Holden) car la description de Shozo Numa renvoie tous ces objets à l’âge de pierre. Il suffit d’ailleurs de parcourir l’extrait suivant pour en être convaincu : « Alanguie dans son fauteuil, Pauline, sentant la tête du Cunnilinger s’insinuer vivement entre ses jambes, serrait adroitement les cuisses lorsque le bas de la tête vint s’appliquer contre sa vulve. Les fonctions du cunnilinger se mirent alors en marche. Stimulé par le bout de la langue, le clitoris durcit et crût en volume, les petites lèvres s’écartèrent et l’organe s’enfonça davantage, jusqu’au repli du vagin. Excité, le sexe s’humidifia mais comme les lèvres du cunnilinger y adhéraient solidement, la liqueur fut aussitôt absorbée… Le pénis déployé à l’intérieur des chairs se rétractait et s’étirait en fonction des contractions transmises par les cuisses de Pauline.»

Les mauvaises langues – si je puis dire – se référeront à l’invention des années 80 de Dave Lampert, le « Sybian » machine mécanique actionnée électriquement mais la description de Shozo Numa du yapou renvoie Lampert au rang des inventeurs du concourt Lépine, nous sommes dans un autre dimension, shozo décrit une machine issu d’un matériel humain soumis qui jouit de sa condition en faisant jouir l’autre.
Mais transporté dans cet état Pauline perd le contrôle de son vaisseau et se retrouve précipitée dans un autre espace temps et dans un lieu inattendu, l’endroit précis où nos deux amoureux se détendent. Rinichiro, d’abord surpris par l’impact de cet étrange engin, sort de son lieu de baignade et se porte au secours de Clara qui heureusement a échappé au pire. Clara intrépide se précipite à l’intérieur du mystérieux engin malgré les avertissements de Rinichiro, qui lui emboite le pas, oubliant sa nudité. Là, ils découvrent Pauline qui se réveille peu à peu et de son extase et du rude choc de l’atterrissage imprévu. N’allons pas plus loin, laissons l’imagination du futur lecteur faire son chemin, nous n’en sommes qu’au « commencement », c’est à dire aux dix premières pages d’une œuvre de plus de mille feuillets.

Bref, Shozo Numa écrit le roman nouveau du masochisme à la lumière des découvertes de la biologie et de la physiologie, montrant comment l’art de la soumission ne peut s’extraire du désir vrai et finalement de l’acte d’amour, subir, souffrir dans sa chair pour accéder à l’être aimé, il analyse à la manière du docteur Freud et invente à la manière d’un Jules Verne. Mais ne nous y trompons pas un jules Verne sexualisé qui aurait donné naissance à un capitaine Némo qui n’aurait pas partitionné le monde entre technique et vulgarité mais entre yin et yang.

Illustration de PA pour Envrak

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