Suite des voyages de la bande dessinée

01/05/08 par  |  publié dans : BDs&Mangas, Livres | Tags :

Continuons à voyager sur les différents continents de notre bonne vieille planète, à la découverte des talents nouveaux ou confirmés des contrées lointaines. Après l’Asie, l’Afrique et l’Orient le mois dernier, voici l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud et l’Europe.

L’Amérique du Sud

Le continent sud-américain est très influencé par les Etats-Unis. Peu de pays s’intéressent au neuvième art et quand ils le font, c’est pour produire des « sous-comics » ou pour distribuer des revues américaines. Cependant, une exception existe, un pays particulièrement fertile en ce qui concerne la bande dessinée : l’Argentine. Elle vit naître de grands noms du neuvième art, Quino, bien sûr, mais également José Muñoz, Carlos Nine ; elle accueilla Hugo Pratt, Alberto Breccia, tenta Hergé…

Si les auteurs argentins reçoivent souvent un bon accueil en Europe, c’est que leurs styles peuvent se rapprocher de ceux du vieux continent. Le noir et blanc est souvent de rigueur, les histoires intimistes et courtes, tous les ingrédients qui déterminent ce qu’on pourrait appeler « une bande dessinée d’auteur ». Ils ne se plongent que peu dans des séries fleuves, si ce n’est l’italien Hugo Pratt avec son Corto Maltese. Ce n’est d’ailleurs pas tout à fait innocent : l’Argentine a longtemps été une terre d’immigration pour ceux qui voulaient fuir la Seconde Guerre Mondiale et aussi de ceux qui fuyaient la Libération. Un grand nombre d’Européens s’installèrent donc au pays du Soleil. Naturellement, des liens forts sont restés ancrés entre ces deux continents. Encore aujourd’hui beaucoup de jeunes artistes argentins viennent se former en Europe ou s’y faire éditer. Car si l’Argentine produit de grands talents, elle a du mal à les laisser vivre pleinement de leur art. Beaucoup sont obligés de s’expatrier ou d’avoir une autre activité en parallèle. Pourtant, la bande dessinée argentine regorge de talents, à l’exemple de Carlos Nine.

Fantagas de Carlos Nine, Les Rêveurs de Runes, 2006, 46 pages

Il n’y a finalement qu’une quinzaine d’années que nous connaissons le nom de Carlos Nine en Europe. C’est que ce sexagénaire s’est mis à la bande dessinée sur le tard, en commençant sa carrière comme illustrateur et collaborateur de magazine satirique. Cette première formation se ressentira tout au long de sa carrière et sa patte si particulière lui doit beaucoup.

Fantagas nous entraîne dans un monde délirant, complètement surréaliste et totalement bien pensé. On y retrouve une fantaisie et un esprit de dérision proche de celui de Lewis Caroll, auteur d’Alice au pays des merveilles. D’ailleurs, le personnage principal, Pernot, a de faux airs d’Humpty-Dumpty, vous savez, l’œuf sur le mur. Bref, Fantagas est le nom d’un criminel que notre inspecteur Pernot doit attraper. Il sème la terreur dans la ville – Fantagas, pas Pernot, dont la plupart des gens auraient tendance à se moquer. Pourtant, les criminels ont de la concurrence avec la très habile et très… chaude Siboney, une chatte langoureuse. De nombreux crimes sont commis, notamment au sein d’une bande de « coucous », contraints d’aller sonner l’heure au risque de revenir en plusieurs morceaux. Qui de Fantagas ou Siboney commet ces horribles méfaits ?

Difficile de résumer un tel album, tant l’irrationnel plane dans ce monde étrange. Carlos Nine utilise des traits fins, parfois à peine visibles sous la couleur. L’Argentin pratique la couleur directe à l’aide d’une palette d’aquarelles brunes et bleues, essayant de donner corps au dessin. Rien n’y est lisse et net, ce qui peut entraîner parfois une lecture difficile pour des yeux habitués à la clarté de pages d’écritures. Mais au fond, c’est tout le charme de la bande dessinée. Il ne faut pas lire un album comme un roman en s’accordant avec le texte, auquel cas le dessin embrumé d’un Carlos Nine peut devenir gênant. Il ne faut pas oublier qu’ici le dessin aussi se lit.

L’Amérique du Nord

Lorsque l’on pense à la bande dessinée américaine, on l’associe généralement aux seuls et uniques Comics. Sous ce nom générique, se cachent les productions des Etats-Unis, quel qu’en soit le style. Les Etats-Unis, écrasants consommateurs de neuvième art, inondent les marchés environnants, si bien qu’il est difficile de se faire une place aux frontières de l’Oncle Sam. Le Canada, second pays d’Amérique du Nord, présente à lui seul la dualité de tout le continent Américain en l’amplifiant puisque le pays est coupé en deux, une partie anglophone et une partie francophone. Naturellement, les artistes anglophones se tournent vers les Américains tandis que les Québécois ont plutôt le regard tourné vers l’Europe, tout du moins en ce qui concerne la bande dessinée. On y trouve donc un beau mélange, d’autant que les uns et les autres ont su prendre le meilleur du neuvième art mondial.

Des Etats-Unis, il y a certes une inspiration « Super-héros », mais également une version plus critique, voire cynique de la société, à la Dilbert par exemple, ou torturée à la Jimmy Corrigan. De l’autre coté de l’Atlantique, les auteurs canadiens y apprécient les one-shot, des histoires personnelles, ce qu’on pourrait appeler, encore une fois, de la bande dessinée d’auteurs, sans trop savoir ce que tout cela veut bien dire. La bande dessinée canadienne, québécoise en particulier, se vend bien, proportionnellement au public potentiel, beaucoup mieux que la bd franco-belge. Peu à peu, les cousins du grand nord envahissent nos rayons, à l’exemple de Nombrils :

Les Nombrils, tome 3, Les liens de l’amitié, scénario de Maryse Dubuc, dessin de Delaf, Dupuis, mars 2008, 44 pages

Retour à l’école pour tous les lecteurs de cette série qui narre les trépidantes journées de trois adolescentes, deux pin-up qui attirent immanquablement le regard des garçons, et une grande maigre un peu godiche. Vicky, Jenny et Karine sont pourtant trois amies qui châtient bien. Vicky est à l’hôpital, elle en ressort provisoirement en chaise roulante. Lorsqu’elle revient au bahut, non seulement les garçons ne la regardent plus, mais le motard sur lequel elle avait jeté son dévolu est courtisé par son amie Jenny. Quant à Karine, elle vit toujours le parfait amour avec Dan, enfin jusqu’à ce que Jenny, toujours elle, ne décide de s’en mêler…

Les Nombrils pourrait ressembler à une série d’ado pour ado qui raconte des histoire d’ado dans un monde d’ado. Ce qu’elle est, en partie seulement. Sous des aspects de gentilles petites pestes, ces trois filles dépeignent toutes les joies et les travers de l’adolescence. Nous n’avons pas seulement affaire à des situations à la guimauve fluorescente, parfois aussi à des questions d’alcoolisme des parents, de la drogue chez les jeunes et de tous les travers qui se placent sur le chemin de l’âge adulte. Tout cela se fait dans la joie et l’humour, souvent jaune, noir parfois, en tout cas inattendu et bien placé. Les Nombrils est une série à découvrir à toutes les âges de la vie. Les trois jeunes ados développent leur univers en strip et en gag mais rien n’est statique ni figé. Elles évoluent, grandissent, et Maryse Dubuc entraîne souvent le lecteur là où il ne s’y attend pas. Le dessin de Delaf est simple, efficace, souvent tout en longueur. Nombrils parce qu’elles ne se vêtissent que du nécessaire et parce qu’elles croient que le monde tourne autour d’elles.

L’Europe

Ce tour d’horizon du monde de la bande dessinée s’achève par des contrées moins lointaines. Comment parler de la bande dessinée européenne sans parler des albums franco-belges ? C’est qu’en dehors de ces contrées, la bande dessinée est peu présente. Quand on visite l’Europe et les librairies, on se rend compte que même Tintin devient rare voire introuvable. On déniche péniblement un Superman, mais pas ou peu de production locale. Lorsque c’est le cas, là le marché devient plus intéressant. Prenons le cas de la Finlande par exemple, à l’honneur au dernier festival d’Aix-en-Provence (voir la brève de Marie). Ce petit pays compte peu d’habitants (un peu plus de 5 millions d’habitants). Fatalement, les peu d’albums qui se vendent s’écoulent proportionnellement en plus grand nombre que dans les terres franco-belges (plus de 70 millions d’habitants à eux-deux). Les Finlandais sont de plus en plus friands de bulles et leurs productions gagnent même notre marché et quelques prix, à l’exemple de Moomin célébré cette année à Angoulême.

Moomin, tome 1, Moomin et les brigands par Tove Jansson, Lézard Noir, collection le Petit Lézard, 2007, 138 pages

Moomin est une sorte d’hippopotame qui a conquis le monde avec sa bouille rigolote. Il a été créé en 1945 par la dessinatrice finlandaise Tove Jansson (1914-2001). La couverture laisse penser à une réalisation japonaise parfait pour un dessin animé. Ce n’est pas tout à fait faux et c’est sans doute pour cela que cette bande dessinée cueillit le plus grand nombre de ses lauriers au pays du manga. Pourtant, c’est bel et bien d’un pays scandinave que provient cette série.

Moomin narre les aventures d’une petite famille habitant près du Golfe de Finlande. C’est une famille hippopotame, comme il y en a beaucoup en Finlande. Le dessin est très rondouillard, épuré, les décors minimalistes, l’atmosphère plutôt joviale. Cette série est avant tout destinée aux enfants, mais l’on se prend rapidement dans la gentille naïveté de ses personnages et l’on finit par s’y attacher. Toute la finesse de Tove Jansson est d’avoir rendu moderne une œuvre par ailleurs intemporelle.

Ainsi s’achève ce tour d’horizon de la bande dessinée mondiale. Si les trois gros centres de productions que sont le Japon, les Etats-Unis et la zone francophone européenne, n’ont pas encore de soucis à se faire quant à leur mainmise sur le marché, on ne peut qu’espérer que ce tour du monde s’effectuera à l’avenir avec de plus en plus d’escales.

La première partie du voyage se trouve derrière le lien

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Pas de commentaire

    pica  | 24/08/10 à 13 h 09 min

  • super
    j’adore

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