Tu es plus belle que le ciel et la mer

17/02/10 par  |  publié dans : Livres | Tags :

Il y pense tout le temps : dans son bain, ou bien lorsqu’il se pèse… Blaise Cendrars aime, et quand on aime, il faut partir. Où ? A la pharmacie, par exemple.
Tu es plus belle que le ciel et la mer, poème tiré du recueil Feuilles de route (1924) donne à son auteur Blaise Cendrars l’occasion de s’éloigner des chantiers balisés de la poésie “classique” pour emprunter ceux, alors en friche, du surréalisme.

La forme versifiée ne lui convient plus, il lui préfère désormais la prose, beaucoup plus à même de faire écho à cette liberté – imaginaire et géographique – qu’il revendique. Passionné de voyage, Cendrars offre à son poème emblématique une double-lecture, incitation à la fuite et déclaration d’amour fou. A qui ? Question ardue…

Quand tu aimes il faut partir

Quitte ta femme quitte ton enfant

Quitte ton ami quitte ton amie

Quitte ton amante quitte ton amant

Quand tu aimes il faut partir

Puis, quatre strophes plus tard :

Quand tu aimes il faut partir

Ne larmoie pas en souriant

Ne te niche pas entre deux seins

Respire marche pars va-t’en

Quitte, pars, pars, quitte, marche, pars, va t-en… Le champ lexical ne laisse aucune de place au doute quant aux intentions du poète, qui incite et insiste, jusqu’au mode impératif, sans appel : “va t-en”. L’urgence se dessine entre les lignes, vierges de toute ponctuation. Au lecteur d’y placer les intentions qu’il veut. Normal : il est libre.

Cendrars peint par Amedeo Modigliani en 1918.

Pas d’exigence formelle : trois points de suspension – la nostalgie ; une virgule – une respiration ; un point d’exclamation – l’euphorie ; un point d’interrogation – pas le temps de se poser de questions ; un point final – à quelle fin ? Lisez-le comme bon vous semble, nous dit le poète, mais lisez-le vite, et partez.

Pourtant, quand on aime, ne faut-il pas rester ?

Quand on aime il faut partir… Vraiment ? Car Cendrars, lui, reste. Il l’avoue à la strophe 7 :

Je prends mon bain et je regarde

Je vois la bouche que je connais

La main la jambe l’œil

Je prends mon bain et je regarde

Les premières lignes étaient une invitation à rêver, à s’évader mentalement. Pour l’heure, c’est dans son bain que le poète, lui, libère son esprit, et quand il ouvre les yeux, naturellement, c’est lui qu’il voit : la bouche, la main, la jambe, l’œil… Un poète en kit, qui ne pense plus à s’évader, car c’est à l’amour qu’il va consacrer sa dernière strophe.

Désormais de plain pied dans le monde réel, il redescend sur terre, où tout autour de lui l’inspire : le monde entier, toutes les choses surprenantes qui l’entourent. Y compris la pharmacie dans laquelle il se rend, et la balance sur laquelle il va finir par déclarer son amour.

Le monde entier est toujours là

La vie pleine de choses surprenantes

Je sors de la pharmacie

Je descends juste de la bascule

Je pèse mes 80 kilos

Je t’aime

Reste une question : qui est “tu” ? Le poème offre peu – ou trop – de réponses. Tantôt masculin, tantôt féminin (“Quitte ton ami quitte ton amie (…)Quitte ton amante quitte ton amant”), “tu” est “on”. La multitude et le particulier. Impossible de savoir si Cendrars s’adresse ici à l’être aimé. Une chose est sûre : il s’adresse à “toi”. A toi, lecteur. Alors réjouis-toi, car Cendrars, aventurier de 80 kilos, vient de t’adresser un beau message : il t’aime.
Lire le poème dans son intégralité : http://aelfsidenel.blogspot.com/2009/08/tu-es-plus-belle-que-le-ciel-et-la-mer.html

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