2011, année Twin Peaks sur Arte

14/04/11 par  |  publié dans : Médias, TV | Tags : , , ,

Savante rencontre avec Guy Astic, docteur ès Twin Peaks et auteur d’essais sur la série.
Professeur de lettres et de cinéma en lycée, directeur des éditions Rouge Profond (Hollywood moderne, de Pierre Berthomieu), auteur de Twin Peaks, les laboratoires de David Lynch et Le Purgatoire des sens : Lost Highway de David Lynch, Guy Astic est l’un des spécialistes français du génial cinéaste. Alors qu’Arte fête les 20 ans de Twin Peaks en rediffusant la série dès le 19 avril, nous lui avons demandé de nous remettre la production dans son contexte.

Envrak : en quoi la série était-elle novatrice il y a 20 ans ?

Guy Astic : La première chose, c’est qu’on a un producteur d’une chaîne de télévision qui, après avoir vu Blue Velvet, a fait le pari de rapprocher un type rôdé au format télévisuel, Mark Frost, avec David Lynch, un réalisateur de cinéma fort de son propre univers. Tout d’un coup vous aviez la recette de la série télévisée – avec le côté enquête policière, petite localité américaine, et de l’autre une forme avec un imaginaire personnel, quelque chose qui va vers le cinéma sensoriel, avec des effets de rupture, de tension. C’est ça qui était nouveau et qui a vraiment marqué le début des années 90. Ça a d’ailleurs moyennement marché, puisque Lynch faisait tellement exploser les cadres de la télévision qu’à un moment donné les gens de la télé ne voulaient plus le laisser faire.

Qu’est-ce qui s’est passé ?

Disons que Frost et Lynch ont tous les deux lancé une histoire d’enquête, mais pour David Lynch, l’intérêt n’était pas de savoir qui était le meurtrier de Laura Palmer, mais d’explorer l’univers de la ville de Twin Peaks. Donc tout d’un coup on avait une série télévisée fortement ancrée dans l’enquête, la double vie de Laura Palmer etc, qui suscitait énormément d’intérêt, et de l’autre, ce côté qui plaisait beaucoup plus à Lynch, qui était de faire remonter les zones d’ombres de l’Amérique, de la psyché humaine, cette façon dont un être humain peut-être connecté à des choses impensables, terribles. Lynch avait dit qu’il ne voulait pas dévoiler le nom du meurtrier de Laura Palmer, à la grande frayeur des responsables de la chaîne. Et lorsqu’il s’est résolu à le faire, lors du fameux épisode 15 [de la 2ème saison] il l’a fait à sa manière, en suggérant quelque chose d’horrible.

Twin Peaks est apparue très vite comme un ovni car c’était une série à la croisée des genres. La télévision – le cinéma aussi d’ailleurs – aime bien ranger les programmes dans des cadres. Et là soudain, tout se mêlait : chronique sociale, fantastique, policier, teen-movie, voire… métaphysique. Ce mélange des genres et des tonalités a beaucoup plu à l’époque. C’était un objet télévisuel atypique qui bousculait les grilles de lecture sans forcément perdre le spectateur. Par la suite, ce mélange des tonalités entre humour, noirceur, légèreté a fait le succès de nombreuses séries télévisées contemporaines. Sans faire de Twin Peaks la mère de toutes les autres séries, c’est quelque chose qu’on a retrouvé dans la 1ere saison de Desperate Housewives, dans Six Feet Under, Dexter

La troisième chose qui a fait la singularité de Twin Peaks, au delà de la série télé – et qui reste pour moi un mystère ! – c’est qu’elle a imposé une icône : Laura Palmer. Avec son visage découvert dans le plastique, elle est presque devenue un mythe moderne qui prenait la suite du mythe ancien de femme victime – Andromède, Ophélie… A la fin des années 90 un journal – je crois que c’était le magazine People – a fait un sondage sur les personnalités les plus marquantes de l’année, et Laura Palmer s’est glissée dans les 20 premières. Ce qui est incroyable, parce que d’une part c’est un personnage de fiction et de l’autre le personnage est mort dès la première seconde de la série télé !

Le projet d’origine de Frost et Lynch était de développer un téléfilm sur Marylin Monroe…

Absolument. Je ne sais pas pourquoi ça n’a pas abouti exactement, mais ils en avaient tiré un script intitulé Venus Descending – un nom de déesse. Il y avait vraiment cette idée de parler d’une icône.

Enfin, il y a aussi – mais il ne faut pas le limiter à Twin Peaks, car beaucoup de séries étaient déjà très fortes en la matière – tout ce travail autour des personnages secondaires, très construits, très aboutis.

Pour vous, Twin Peaks est un laboratoire de David Lynch ?

Ce qui est sûr de la part de Lynch, c’est que quelque chose qui l’obsède depuis Eraserhead jusqu’à Inland Empire, en passant par Mullholand Drive, c’est l’idée que l’homme, de manière générale, est capable du pire, qu’il est habité par le pire. Cela l’oriente vers la violence, la réalité la plus crasse, la plus horrible qui soit, et en même temps vers quelque chose de plus grand. Les films de Lynch sont violents – Twin Peaks est violente – mais il y a une forme de transcendance. Comme ce moment où (…) meurt dans les bras de (…) juste après s’être lui-même fracassé le crâne contre le mur de la cellule. Il y a chez Lynch une forme de paroxysme du sentiment humain, de la représentation formelle par le processus filmique qui peut nous plonger dans le plus âpre et le plus sublime. Lynch est un réalisateur qui arrive à tenir les deux ensemble et ça n’est pas aisé dans la fiction.

Twin Peaks, dès le 19 avril, tous les mardi à 22h35 sur Arte

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