Dans le texte avec Judith Bernard

01/06/09 par  |  publié dans : Médias | Tags :

Mis à la porte de la télévision publique à l’été 2007, Daniel Schneidermann est revenu par la fenêtre du web en janvier 2008. Exit Arrêt sur Images, l’émission, place à Arrêt sur Images, le site. Dix-huit mois plus tard, les contenus se sont enrichis, avec des centaines d’articles, sept chroniques et trois émissions de plateau, dont une consacrée à la littérature. D@ns le texte a vu le jour en mars dernier grâce à Judith Bernard, prof de lettres en BTS audiovisuel et fine analyste, pour Arrêt sur Images, du langage des médias.

D@ns le texte, c’est une émission littéraire, avec un écrivain (ou un éditeur) invité, et un critique (Eric Naulleau et Frédéric Ferney, puis Hubert Artus). Et un texte, bien sûr, auquel Judith se réfère en permanence, n’hésitant pas à pointer les contradictions ou les oublis dans le discours de l’auteur, sans aucune complaisance. Depuis le mois de mars, se sont succédé Michel Vinaver, Régis Debray, Claude Lanzmann, Chloé Delaume, Eric Hazan et Agnès Desarthe.

Comment choisissez-vous vos invités ? En fonction de l’actualité littéraire ou d’auteurs que vous avez envie de rencontrer ?

Les deux, mon général. Enfin mon Capitaine : c’est le surnom que je donne à Daniel Schneidermann, qui produit l’émission, et à vrai dire, jusqu’à présent, c’est lui qui choisit nos invités, soit par rapport à l’actu, soit par rapport à nos goûts littéraires. […] Il ne s’agit pas forcément d’inviter des gens qu’on adore ; il s’agit d’inviter des auteurs qui soutiennent un texte fort, qui peut faire matière à exploration et à discussion.

Qu’apporte l’image dans une émission littéraire comme la vôtre où l’ancrage dans le texte est si important ? L’image est-elle là pour illustrer les silences, pour donner à voir ce qui n’est pas dit?

Excellente et difficile question… […] J’aime regarder les gens que j’écoute ; c’est comme ça que j’entre vraiment dans leur parole, dans le corps de cette parole, qui dit autant, souvent plus, et parfois le contraire, de leurs mots. Concrètement, ça donne : les larmes dans les yeux d’Agnès Desarthe, quand elle dit dans un gloussement mi-rire mi-sanglot qu’on n’était pas censé lire tel passage, qui la bouleverse. Le sourire vaguement subjugué de Claude Lanzmann, me regardant incrédule (et conquis?) lui faire un procès en narcissisme. La mimique faussement pathétique, sincèrement amusée, mais émue pourtant, de Régis Debray confessant qu’il n’a plus qu’à fondre en larmes, parce qu’il n’aime pas son écriture. Pour chaque émission, j’en ai ainsi tout un chapelet, de ces moments de grâce où la personne parle tout entière. […]

Comment définiriez-vous votre place entre l’auteur et le chroniqueur littéraire ? Est-ce difficile pour chacun de trouver sa place ?

Ma place, c’est le corps à corps avec le texte. […] Le chroniqueur assume tout le reste : il incarne une culture plus générale, la connaissance de l’œuvre intégrale de l’auteur, ses influences, ses filiations… Très grossièrement, on pourrait dire qu’il gère l’en-dehors, et moi l’en-dedans. C’est comme ça que je me le figure parce que ça me rassure, c’est en rapport avec mes atouts – je sais lire vraiment – et mes handicaps – je ne suis pas très cultivée[…]. C’est évidemment difficile de “trouver sa place” : souvent, quand on démarre une question, on a en tête tout un programme dialectique qui suit derrière, et le programme tourne court dès qu’un autre interlocuteur entre dans la danse : on est propulsé hors de “sa” place… […] Et parfois, des désaccords surgissent entre nous : pour moi, c’est le contraire d’un échec. C’est le moment où une crise s’ouvre dans l’interprétation du texte, et toute la littérature est là, dans sa capacité à faire surgir des divergences fécondes. Une manière de rappeler qu’un texte fort a autant de significations que de lecteurs.

Pensez-vous que les auteurs ont un comportement différent sur le plateau de d@ns le texte, par rapport à une émission littéraire télévisée ?

Je le souhaite. Je veux à tout prix éviter qu’ils déroulent leur laïus promotionnel, qui les enferme dans une récitation qui n’a rien de vivant pour eux. Je veux vraiment qu’ils soient vivants – sincères, justes, déroutés, déroutants. Alors bien sûr, il faut d’abord les sécuriser, en commençant en douceur, dans des formes qui ressemblent au tapis rouge qu’on leur déroule dans les émissions de promo auxquelles ils sont habitués. Mais à un moment, j’enlève le tapis : ça les désarçonne, le parquet en dessous est plus rugueux, mais le parquet, c’est beaucoup mieux pour danser. Et là, on commence vraiment à s’amuser; ensemble. Jusqu’à présent, ils sont tous repartis enchantés.

Vous faisiez partie de l’équipe d’Arrêt sur Images à la télévision. Qu’apporte de plus la diffusion sur Internet ? En quoi les contraintes sont-elles différentes ?

Internet nous apporte exactement ce que dont je suis en train d’abuser en vous répondant : la liberté de prendre son temps. Enfin ça, c’est dans l’idéal. Dans la réalité, bien qu’on ait toujours affirmé qu’on faisait une émission “sans durée fixe”, on a toujours une contrainte à la noix qui vient nous brusquer […]. On a beau faire, même sur Internet, on travaille dans le réel. Mais quand même, on se sent plus libre : dans le ton, dans la forme, dans le débraillé – ce que j’appelle le style “cheveu flou”. On ne passe pas par la case maquillage, on n’arrive pas avec une croûte de fond de teint et un casque de laque. L’air de rien, ça change tout : on se sent autorisé à être ce qu’on est, sans formatage et sans conditionnement. C’est un tremplin vers la sincérité. […] Sur le plateau, comme devant l’écran, ça favorise une meilleure concentration, une meilleure écoute, ça recentre sur l’essentiel.

Consultez-vous les forums sur vos émissions ? Si oui, tenez-vous compte des remarques des @sinautes ?

Très scrupuleusement, avidement, même. En tant que prof, je suis habituée à réagir au “feed back” : un cours qui foire, qui ne prend pas sur son auditoire, ça se sent tout de suite, c’est invivable et ça ne sert à rien. On progresse en tenant compte des réactions de son public. Donc je fais la même chose avec les émissions : à chaque fois, je lis tout. Je fais le tri entre ce qui me semble très juste, et ce qui relève d’une direction qui ne m’intéresse pas. […] Il reste un cas litigieux : la critique portant sur la longueur de mes questions. Elles sont souvent très développées, construisant toute une analyse du texte avant de déboucher sur une question à l’écrivain : où est exactement la bonne mesure […] ? Je ne sais pas. Je tâtonne, d’émission en émission.

Vous êtes également professeur de lettres. Vos élèves regardent-ils vos émissions ?

Non, je ne crois pas. Certains se sont abonnés au site, mais ils ne m’en parlent pas. D’abord, parce que nous n’en avons pas tellement l’occasion : les cours sont très denses, très nourrissants ; côté exploration d’œuvres (littéraires, cinématographiques, théâtrales, sans compter les décryptages de reportages télé…) ils sont déjà copieusement servis avec moi. Et puis j’ai l’impression qu’il y a une espèce de pudeur, de réserve, devant mon côté “qui bosse à la télé”… […] Ils savent qu’ils profitent bien de cet aspect de mon expérience, puisque mes cours sont nourris par mon travail à @si (et réciproquement), et selon certaines rumeurs, ils estiment “avoir de la chance”. Ça me fait très plaisir, et je le leur rends du mieux que je peux.

En vous écoutant, on a parfois l’impression d’un prof qui décortique un texte dans ce qu’on appelait, au lycée, un commentaire composé. Vous servez-vous de vos compétences d’enseignante sur le plateau ?

Des mes compétences d’étudiante, plutôt. En fait, cette manière de prendre un texte au corps à corps, tout un bouquin que j’épluche jusqu’à l’os, seule à seul avec lui, c’est une “méthode” très empirique que j’ai découverte en classe prépa : en hypokhâgne-Khâgne, j’étais extrêmement intimidée par la culture générale de mes “camarades” de classe […]. Alors je ne lisais que le bouquin en question, l’œuvre, mais je la lisais à fond, l’annotant, lui répondant, l’interrogeant dans les marges, découvrant des motifs dans le tapis, des échos invisibles, des résonances paradoxales – et la méthode a payé. […] En tant qu’enseignante, évidemment, j’ai renoué avec cette méthode, qui a d’excellentes vertus pédagogiques : quoi de plus rassurant que de dire à un étudiant : “tu n’as qu’à lire le texte, ce texte-là, rien d’autre, mais lis-le à fond, tout au fond, tout est dedans, tout est en toi, tout le commentaire est dans la rencontre entre toi et le texte”. Quand je les vois, semaine après semaine, se faire confiance, entrer dans une œuvre, faire parler un extrait, découvrir le motif dans le tapis et la résonance paradoxale, je me dis que cette approche a vraiment du bon. Le seul inconvénient, c’est qu’on revient de ces plongées “dans le texte” avec mille fois trop de choses à en dire, et que dans l’émission, on ne peut utiliser que 20 à 30% du matériel accumulé pendant la lecture. C’est extrêmement frustrant ; mais c’est pareil pendant mes cours, alors je me fais une raison… Je sais bien que l’art nous déborde, qu’il est toujours plus large que nous, plus vaste que ce que nous trouvons le temps d’en dire, et que c’est pour ça qu’il nous porte.

L’émission D@ns le texte est mise en ligne un mardi sur deux sur le site d’Arrêt sur Images

L’intégralité d’Arrêt sur Images est accessible pour les abonnés (12 euros l’année pour les précaires et étudiants, 30 euros pour les autres, 3 euros pour un mois). Le site propose aussi des contenus gratuits.

Sur DailyMotion, des extraits d’émissions sont disponibles.

L’intégralité de cet entretien est en ligne sur le site de l’auteur

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