Le b.a ba du bla-bla

01/05/08 par  |  publié dans : Internet, Médias | Tags :

Question à 1000 euros : à quoi sert Envrak ?
On nous apprend, très jeunes, que « les goûts et les couleurs ne se discutent pas ». Je hais cette expression.

Pas la peine d’avoir fait bac+10 pour reconnaître l’escroquerie de la chose. Surtout quand elle s’adosse aux théories fumeuses des ignares bien heureux pondus en surnombre par la télé-réalité, des cagoles, des djeuns égomaniaques de Skyblog. Ou encore par cette nouvelle icône warholienne qu’est Cindy Sanders (regarder la vidéo), comme le fut Loana en son temps : « j’ai droit moi aussi à exprimer ce que je suis et pense sur n’importe quel sujet autant que les spécialistes , et je ne vois pas en quoi je ne pourrais pas avoir raison » (imaginez la phrase ponctuée d’un geste de la main pour peigner la frange de côté). Une remise en cause des élites, un nivellement égalitaire auquel l’intérêt massif pour les loisirs, people, futilités etc web 2.0 n’est pas étranger. Une illustration comme une autre : à la question « Est-ce que Grand Thieft Auto IV vaut la hype qu’on en a fait », la majorité des premiers participants au sujet a répondu à côté en s’épanchant sur où ils avaient eu le jeu, et à quel prix. Passionnant*. Le web est ainsi pollué de millions de posts qui n’ont d’intérêt que la satisfaction de leurs auteurs à constater qu’ils sont en vie.

Dorothée sur les billets de banque : Yunaïted République of Populisme ?

Cindy m’a tuer
Le bon goût est-il en voie de perdition ? Qu’est-ce que le bon goût ? Est-il universel ? Est-ce que le web participatif va tuer le journalisme ? En lieu et place de deux copies doubles sur la différence entre opinion, jugement et critique avec plein de citations de Kant dedans, le journaliste du Los Angeles Times Patrick Goldstein se demandait début avril si n’était pas venue l’heure de “La fin du critique ?”. “Que l’on s’adresse à un joueur de baseball de 9 ans, un étudiant de 19 ans ou un fan de musique de 29 ans, quand on leur demande pourquoi il ou elle ne fait plus confiance aux critiques pour se décider sur ses loisirs, il en ressort invariablement : “Je fais plus confiance à mes amis qu’au type qui a écrit cette critique”.(…) Les critiques d’aujourd’hui sont des dinosaures culturels en voie d’extinction (…) diminués de toutes parts, que ce soit en musique classique, en danse, théâtre ou d’autres disciplines culturelles” (extraits et autres commentaires en français ici).

Selon Goldstein, la faute revient notamment aux blogs, aux webzines comme Envrak qui délivrent une autre manière de faire de l’info. Mais si “faute” il y a, je suis du même avis de la faire incomber aux divers Allociné qui ont essaimé la toile ces dernières années (Goldstein cite Metacritic) et compilent extraits de critiques de professionnels et d’utilisateurs pour faire une moyenne des notes censée refléter l’avis général. Si un “avis” ou une opinion d’utilisateur type peut ne pas valoir grand chose, la même ajoutée à 100, 200, ou 300 opinions du même tonneau recoupées dans une moyenne à étoiles peut faire pencher la balance du spectateur indécis qui soupèse ses 9 euros et son samedi après-midi. En d’autres termes, 300 opinions font aussi bien qu’une critique munie d’années de culture et de réflexion.

Oué, c’est trop naze X 400 = 1 On ne peut décemment pas recommander cette oeuvre
Le consensus du plus grand nombre a-t-il une valeur absolue ? Peut-on se fier au jugement de l’étranger de la rue ? Il semblerait que oui. Bien avant Goldstein, le blogger – en parlant du loup – ès technologies du Monde, Francis Pisani, attirait mon attention sur la « sagesse des foules » et les « marchés prévisionnels » dans une série de billets fort surlecultants. La sagesse des foules, du nom d’un livre éponyme de James Surowiecki, prend sa source dans une expérience menée en Angleterre au début du XXième siècle. Pisani raconte, en paraphrasant le livre :“L’anecdote fondatrice est celle d’un groupe de 800 personnes invitées à juger du poids d’un bœuf “une fois abattu et préparé” dans une foire aux bestiaux qui s’est tenue en Angleterre en 1906. Il y avait là des bouchers, des éleveurs et des gens qui n’y connaissaient rien. Un bon échantillon de démocratie. La moyenne de leurs estimations donna 1.197 livres, alors que la bête une fois “abattue et préparée” pesait 1.198. Parfait. Beaucoup mieux que les meilleurs professionnels. L’expérience a été renouvelée de multiples fois avec des résultats comparables”.

La suite logique, ce sont les marchés prévisionnels, soit la sagesse des foules appliquée non plus aux bestiaux, mais à la production culturelle et au marketing. Panels de consommateurs, projections tests, sondages… se retrouvent transcendés sur le site Media Predict, qui propose à ses utilisateurs de parier sur le succès commercial de produit culturels.
Quel sera le box-office d’Indiana Jones 4 lors de son premier week end ? Est-ce que Yahoo acceptera l’offre de Rachat de Microsoft ? Est-ce que la série The Unit sera renouvelée pour une autre saison ?
Si 300, 400, 500 personnes répondent oui, cela signifie à la fois que l’événement aura lieu (c’est la prédiction du public) et qu’il devrait avoir lieu (c’est la volonté du public). L’un des slogans du site lance : “Change media. Get them to put out the right stuff” – media étant ici synonyme, si je ne m’abuse, de… marchés. Le système est pris au sérieux par les décisionnaires de tous poils, y compris dans les maisons d’éditions, dont l’une est venue tester sur Media Predict un manuscrit avant publication…

Avant Goldstein, un essai d’un universitaire anglais.

Pisani et Surowiecki subordonnent les marchés prévisionnels à de nombreuses nuances et conditions, et il ne semble pas question de les appliquer à la valeur artistique en tant que telle. Il n’empêche que Goldstein a du souci à se faire. Dans un futur proche, il n’aura peut-être plus rien à critiquer car les marchés ne sortiront que des œuvres déjà avalisées en triple exemplaires par la foule, qui de toute façon est aussi bien placée pour juger.

Tout ceci ne signifie bien évidemment pas que l’on doive révérer n’importe quel critique pro, ni que tous les commentateurs des forums soient des imbéciles. Goldstein termine d’ailleurs ainsi : « Le terreau d’un million de blogs est un medium débordant d’opinions. La différence c’est que le lecteur décide quelle opinion lui importe le plus. C’est un grand ajustement à faire, mais il est temps que les critiques, comme beaucoup d’artistes, réalisent qu’ils doivent faire plus attention à leur public » – manière pour lui de retomber sur ses pattes tout en brossant ses lecteurs dans le sens du poil.**

Ce à quoi répond très justement un article du critique de cinéma Charles Taylor dans Salon, datant de… 1999, “Les critiques : qui en a encore besoin ?”, à la fois hilarant et très juste : “Nous n’avons pas besoin que les critiques nous disent comment penser ou quoi penser. Mais juger nos réactions à l’aune de celles d’un critique peut de temps à autres expliquer pourquoi certains films nous touchent. Les critiques ont longtemps été la seule voix indépendante entre les spectateurs et les millions de dollars que les studios utilisent pour promouvoir les films”. Et Taylor de rappeler que le critique est aussi quelqu’un de spécialisé : “Si je suis malade, je ne vais pas demander conseil à un plombier” dit le héros du roman de Neal Stephenson Cryptonomicon en osant dire à un professeur que des connaissances en technologie rendent sûrement quelqu’un mieux placé pour donner une opinion sur des sujets techniques”.

J’aimerais conclure en vous orientant sur un dernier article de Mark Lawson dans Le Guardian, dont le postulat a de quoi faire bondir d’importe quel détracteur d’Hollywood (dont je fais partie), n’importe quel cinéphile aigri ou adepte du c’était mieux avant (dont, malgré les apparences, je ne fais pas partie). Dans “Un nouvel Age d’Or”, Lawson soutient que la qualité de la production cinématographique d’aujourd’hui a rarement été aussi élevée. “La raison principale de cette renaissance est que tous les niveaux du cinéma – des personnes qui établissent les budgets des films à celles qui achètent leurs tickets – sont devenues moins craintives face à l’intelligence et la complexité”

Bigre. Pour ma part, ce que j’admire chez les meilleurs critiques et retrouve rarement chez les onanistes de l’opinion, c’est leur capacité à contextualiser leurs propos, et bousculer les (mes) idées reçues.
* Note à ma rédac chef et mes deux/trois lecteurs réguliers : un jour, promis, je terminerai l’article sur les jeux vidéo. Quand j’aurai fini GTA IV, ce qui pour le moment n’est pas gagné vu que je ne n’ai pas réussi à en dénicher une copie en faisant le tour d’Aix en Provence. La faute à des approvisionnements riquiquis, des ruptures de stock savamment orchestrées, des ré-approvisionnements repoussés à on sait pas quand. Et oui ma bonne dame, fallait réserver… [mode en guerre contre le marketing à 2 francs 6 sous et les vendeurs de jeux vidéo qui te regardent avec condescendance, genre t’es trop vieux pour ces c… ].

**Peine perdue, l’une des commentatrices de l’article déclarant : “Je serai la première excitée le jour où tous les critiques auront suivi la voie des dinosaures”.

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