Le pirate, la faucille et le marteau

14/04/11 par  |  publié dans : Internet, Médias | Tags :

Le piratage sur Internet, une réinvention du communisme ?
Sous l’étiquette de « pirates » sont en fait désignées des activités de nature très différente (quoi de commun entre les abordages de navire au large des Antilles hier, ou des côtes somaliennes aujourd’hui, et le téléchargement de pair à pair sur Internet ?…), mais dont le sens est lui-même très ambigu. Si certains bandits des mers pouvaient, à l’instar de leurs homologues de grand chemin (ah, les collants d’Errol Flyn !) permettre de redistribuer le patrimoine (indûment acquis) des (trop) riches, vers les plus pauvres (à commencer par leurs propres hommes), d’autres corsaires se mettaient au contraire au service des puissants (à commencer par les rois et empereurs), tels Francis Drake ou Robert Surcouf. Bref, il y a pirates et pirates.

En parlant de Surcouf justement, aujourd’hui ce nom évoque davantage une grande enseigne de produits informatiques que le fortuné exécutant des basses œuvres des monarques français, ce qui illustre la place croissante prise par l’informatique et au-delà par le net dans nos vies. Et justement, quand on parle de piratage aujourd’hui, on pense également en priorité aux échanges de fichiers dits « illégaux » entre internautes. A grands coups de clips, de lois et de création d’institutions douteuses comme Hadopi, les grands argentiers et leurs sous-fifres politiques sont prompts à dénoncer le vol que représentent ces pratiques. Et les mêmes sont pourtant prompts à faire l’éloge de la soi-disant gratuité, à condition cependant qu’elle puisse s’accompagner de l’invasion toujours plus profonde de la publicité dans nos vies. Qui osera ainsi soutenir que les prospectus baptisés « journaux gratuits » diffusés qui polluent au sens propre et figuré l’espace public ne constituent pas une sérieuse régression de l’information ?

Cependant, sur Internet s’inventent aussi des formes d’hybridation entre marchandise, don et piratage qui viennent brouiller les catégories établies en la matière, que le sociologue britannique Richard Barbrook n’hésite pas à qualifier de « cyber communisme ». Celui-ci, explique-t-il met ainsi à nu les contradictions du capitalisme et de la marchandisation croissante qui l’accompagne.

A droite : Surcouf ; à gauche : Richard Barbrook

Une manière aussi de réactualiser l’idéologie libertaire qui, comme on le sait trop peu, animait les pionniers du Net, comme le rappelle Dominique Cardon dans un essai stimulant*, et dont les militants du logiciel libre sont les fidèles héritiers. Commentant un ouvrage consacré à Napster – plate-forme pionnière de téléchargement de pair à pair-, le même Barbrook expliquait combien il était ainsi absurde pour les industries culturelles (sinistre oxymore…) de s’opposer à cette dernière plutôt que de réinventer leur métier. Car au fond, qui sont les véritables pilleurs : les internautes qui se partagent les fichiers, ou les agents, actionnaires et autres cadres supérieurs des « Majors » qui s’engraissent sur le travail d’artistes dont ils cherchent à formater la création à des fins marketing ?

Posée ainsi, la question est incontestablement trop binaire, mais a le mérite de faire changer de perspective, et à se demander qui sont les pirates et qui sont les pillés. La propriété, c’est le vol disait Proudhon. Pour certains, ce serait la gratuité. On serait tenté de contredire les uns comme les autres en mettant en rappelant que la propriété a toujours une dimension éminemment collective. Après tout, loin d’être le fruit de laboratoires de recherche ou de savants isolés, les grandes innovations informatiques : systèmes d’exploitation, moteurs de recherche, Wikipédia, réseaux sociaux, le wifi, sans oublier Internet lui-même, ont été développés par des collectifs de passionnés, et appropriés ensuite pour certains par des patrons habiles. Ce qui invite à se demander, comme dans d’autres domaines, qui sont les vrais pirates…
* A lire : Dominique Cardon, La démocratie Internet, Paris, Seuil, 2010

Suite du dossier Piratage :
* T’as pas 100 balles ? (crowfunding)
* Pirat@ge : une leçon de Hacking
* Monfilm.com : interview de J-F Fonlupt

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