Nous sommes tous des numéros

02/02/09 par  |  publié dans : Médias, TV | Tags : ,

C’est l’histoire d’un homme qui présente sa lettre de démission à son employeur et se fait en retour kidnapper et enfermer dans une prison expérimentale à ciel ouvert, appelée Le Village. Chacun y est identifié par un numéro et voit ses moindres faits et gestes traqués par caméras de surveillance. Le long des 17 épisodes de la série, différents n°2 n’auront de cesse de vouloir faire avouer au Prisonnier, alias N°6, les raisons de son départ. Tous les moyens seront bons : chantage, manipulations mentales, usage de drogues, trahisons, mises en scènes… Mais N°6, doté d’une foi inébranlable en lui-même, ne cédera pas un seul instant.

– Je ne traiterai pas avec vous. J’ai démissionné. Je ne me laisserais pas intimider, classer, estampiller, indexer, briefer, débriefer ou numéroter. Ma vie m’appartient. Je démissionne. N°6

En 1966, Patrick McGoohan est un acteur en pleine ascension dans le paysage télévisuel anglais. La série “Destination Danger”, dont il est le personnage principal, un agent secret, cartonne jusque outre Atlantique. En pleine 4ème saison, et en pleine James Bond mania, McGoohan décide pourtant de tout plaquer, peu emballé par le développement de l’histoire. Jouant avec cette idée, le scénariste George Markstein imagine pour lui une autre série basée sur un fait dont il avait eu connaissance, concernant l’existence d’un centre en Ecosse où on enfermait les agents secrets récalcitrants pendant la Seconde Guerre Mondiale. Capitalisant sur l’image de McGoohan – à qui on proposa plus tard le rôle de 007 – les producteurs allongent les billets sans trop poser de questions.

Avec Le Prisonnier, Markstein avait en tête une série à suspens et rebondissements dans la continuité de “Destination Danger”. Mais au fil de la production, McGoohan phagocyte peu à peu le projet, jusqu’à écrire, produire, réaliser plusieurs épisodes, détournant complètement l’idée de Markstein. Celui-ci finit par claquer la porte peu avant la fin de la série, qualifiant son démiurge de toutes sortes de noms d’oiseaux, sans jamais lui pardonner un dénouement bien trop folklorique à son goût – selon un scénario écrit en 2 jours, peu de temps avant le tournage, sans qu’on sache très bien les raisons de l’arrêt de la série.

“Nous vivons tous dans un petit village… Votre village peut sembler différent du village d’autres personnes, mais nous sommes tous des prisonniers”.Patrick McGoohan.

Dans Le Prisonnier, l’intérêt n’est pas tant de savoir qui est le numéro 1 – même si la question tient en haleine jusqu’au dernier épisode – que de creuser l’intuition qui s’impose au spectateur dès le départ, ou pourquoi le village du Prisonnier renvoie une image évidente de notre “village global” actuel.

Surréaliste et encore vaillante dans sa forme 40 ans après, la série aborde quantité de thèmes toujours pertinents en 2009, pour ne pas dire intemporels. Surveillance et fichage des individus, pression du collectif sur l’individuel, manipulations médiatiques et politiques, obédience à la technologie…
Le Prisonnier peut s’analyser à l’aune de références tant politiques que psychanalytiques et philosophiques. Entre Orwell et le psychédélisme des années 60-70, le mythe de Sisyphe (les grilles de la geôle qui se referment sur le visage de McGoohan à chaque fin d’épisode…) et les Beatles, Le Prisonnier est une réflexion sur la fuite, l’aliénation, l’affirmation de la liberté individuelle sur la dictature du collectif.

Les deux derniers épisodes atteignent une intensité allégorique stupéfiante, au point que la première diffusion française sur l’ORTF escamota la fin, et que la réaction du public anglais poussa McGoohan à partir s’installer aux Etats-Unis.

« J’ai toujours été obsédé par l’idée d’emprisonnement dans une société libérale ». Patrick McGoohan.

Au delà des effets de mode et des phénomènes d’audience, les vraies séries cultes, celles qui élèvent leur médium au rang d’art, se comptent en définitive sur les doigts d’une main. Le Prisonnier (1967-1968) est très certainement la plus importante d’entre elles. Son influence sur la pop culture est immense – Lost et Le Truman Show par exemple lui doivent beaucoup – et nombre d’intellectuels (Martin Winckler en tête) l’adorent. Les fans, aujourd’hui encore, au gré de sites internet ou de conventions annuelles, s’interrogent sur les thèmes de la série.

Toute une génération de cinquantenaires, si elle n’en connaît pas le nom, se souvient de cette fameuse boule blanche rebondissante – Le rôdeur ou Rover en V.0 – court-circuitant les tentatives du prisonnier de s’évader du Village. Certains gardent un souvenir ému de la Lotus 7 rugissant dans le générique, dont les plus férus connaissent par cœur les paroles, jusqu’au cri emblématique :

Je ne suis pas un numéro, je suis un homme LIBRE !
I am not a number, I am a free man !

1967-2009 : Nous sommes tous des numéros, tous des prisonniers. Et le décès de Patrick McGoohan le mois dernier me laisse orphelin.

Merci, Sir.
La série est éditée en coffret TF1 Vidéo dans une édition et des bonus soignés. Un remake/relecture télévisé de 6 heures est en cours de production pour une sortie cette année. Jim Caviezel incarne le n°6 et Ian McKellen est le N°2.

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1 commentaire

    Dieu  | 04/02/09 à 14 h 47 min

  • Vous voulez pas le reprendre, McGoohan? il essaie de piquer ma place…

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