Séries en série : American Horror Story

09/03/12 par  |  publié dans : Médias, TV | Tags : , ,

Ryan Murphy avait donné naissance, dans la saison 3 de Nip/Tuck, à un personnage de pervers frétillant du scalpel, le “carver” (“découpeur”, en version française), premier témoin de ses penchants pour la déviance et la psychopathie. Une petite incursion dans le genre qui avait permis à Nip/Tuck d’atteindre des sommets de noirceur – la série s’essoufflera dramatiquement par la suite – et à son créateur de s’immiscer avec réussite dans une nouvelle brèche. Une brèche laissée béante le temps que Murphy s’adonne au musical niais avec Glee, et jusqu’à la mise en chantier de sa dernière création, American Horror Story.

Une famille, un manoir victorien, des fantômes. En apparence, les éléments mis à la disposition du téléspectateur concourent à l’orienter vers une “banale” histoire de maison hantée, sous-genre que le cinéma d’épouvante n’en finit plus de ressasser à longueur de bobine. Mais lorsqu’il pose ses meubles sur petit écran (comme ce fut le cas dans les années 60-70 avec Dark Shadows, dont American Horror Story s’inspire ouvertement) on attend de lui qu’il donne lieu à de nouvelles déclinaisons formelles. Première déception : malgré le confort procuré par la longueur des 13 épisodes (42 minutes chacun), AHS ne prend pas assez le temps d’installer une atmosphère de normalité indispensable au choc provoqué par les révélations à venir. Tout va trop vite, à commencer par la présentation de la famille Harmon, dont on apprend au détour d’une engueulade, que monsieur a trompé madame, laquelle en a perdu son bébé, tandis que leur fille leur envoie de gros signaux de détresse sous forme de scarifications seulement visibles par le téléspectateur. Nouveau départ pour les Harmon, avec ce manoir tout ce qu’il y a de plus inacueillant, auquel l’adolescente va instantanément s’attacher. Pour les parents, c’est une autre histoire. Une histoire d’horreur américaine, déclinée sous forme de flashbacks présentant les différents revenants avec lesquels il va leur falloir cohabiter. Un flashback – un fantôme – un retour au présent – un cliffhanger : la formule permet à Murphy de meubler les épisodes de la série selon un schéma bien huilé,  quitte à privilégier la caractérisation des morts à celle des vivants. A ce petit jeu, la série gagne parfois (le couple originel, pratiquant les avortements en toute illégalité et les meurtres en toute impunité), perd souvent (le couple d’homosexuels, limite caricatural. Et la starlette Elisabeth Short, qui n’apporte rien au show, sinon un soupçon de ridicule).

Tate (Evan Peters, énorme révélation), l’adolescent à problèmes, figure récurrente chez Ryan Murphy, est l’un des personnages les plus réussis de la série

La mécanique est simple, mais elle  fonctionne tant bien que mal. Le rythme, lui, pose un réel problème. En voulant se livrer à une surenchère – d’images, de  violence, de personnages (on en dénombre 25) – la série offre trop peu de moments de répit, lesquels sont finalement les plus réussis. A l’image de cette magnifique séquence où la mère, Vivien, fait connaissance avec la première locataire de la maison (morte dans les années 20) croyant avoir affaire à une acheteuse potentielle. Et, dans le bien nommé 11ème épisode, “Birth”, la première rencontre glaçante entre Tate et l’enfant difforme, Thaddeus, au terme d’un interminable mouvement de caméra dans la pénombre d’une cave. C’est dans ces instants suspendus que l’angoisse peut enfin prendre ses quartiers et hisser AHS au niveau des plus belles productions de l’histoire du cinéma d’épouvante… Jusqu’à ce qu’elle retombe dans ses agaçants travers, et dans ses sous-intrigues dignes du soap opera (les insignifiantes amours contrariées de Constance, entre autres).

En traversant la frontière du réel, Murphy oublie de laisser ses propres fantômes au placard

Le résultat est souvent frustrant, et peine à baliser d’autres chemins que ceux de la déviance mentale et de la provocation, chers à Ryan Murphy :  exubérance, personnages borderline, sadomasochisme, comportements psychotiques, sexualité déviante… Un vernis délibérément “queer” qui finit par desservir le propos. En guise de glauque, Murphy livre du complaisant. A la lumière de ce parti-pris, on ne s’étonnera pas du choix de l’auteur de faire de son protagoniste un psychiatre, s’autorisant ainsi une facilité décevante. Mais parmi les défauts innombrables, surnagent autant de qualités qui, à défaut de permettre à la série de remplir totalement son objectif (faire peur), lui offrent d’autres attributs : le médium télévisuel agit comme une poupée gigogne (le huis-clos diffusé dans l’espace réduit du petit écran), permettant de condenser les peurs américaines du titre.  Paranoïa, destruction de la cellule familiale, adultère, angoisse d’enfanter un monstre… Jusqu’à matérialiser la terreur inspirée par de “simples” faits divers (d’où la présence d’Elisabeth Short, tristement connue sous le nom de “dahlia noir”). Les nombreux détours temporels pris par la narration donnent également corps (et quel corps…) à l’un des locataires emblématiques de la maison : la “bonne” (donc), l’un des seuls fantômes à apparaître aux yeux du couple Harmon, mais, astucieuse trouvaille scénaristique lorsqu’il s’agit d’évoquer la tentation de l’adultère, se matérialisant sous forme de jeune femme vénéneuse en présence du mari, et de sexagénaire avisée – interprétée par Frances Conroy – en présence de son épouse.

La série bénéficie également d’une très belle utilisation des décors, qui, des couloirs aux escaliers, de la cave au grenier, sont magnifiés par une photographie léchée, des éclairages judicieux et une caméra souvent en retrait. Les acteurs, eux, sont excellents, à commencer par Jessica Lange, voisine faussement hospitalière, mère violente et ambiguë, qui rôde autour de la maison hantée du premier au dernier épisode. C’est à travers son personnage, et celui de Tate, l’adolescent torturé superbement incarné par Evan Peters, qu’AHS parvient à installer un climat dérangeant et capter l’attention du téléspectateur, témoin d’un show où corps et esprits sont torturés jusqu’à l’écœurement.

Si la série ne tient pas toujours toutes ses promesses, le générique, lui, est une petite merveille, que l’on doit aux créateurs du générique de “Seven”

“American Horror Story” est diffusée aux États-Unis sur la chaîne FX, et devrait arriver sur les écrans français en mai prochain sur Ciné + Frissons.

Précédemment dans “Séries en série” : [S01 E02] Alcatraz

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

Laisser un commentaire