Séries en série : Black Mirror

08/02/12 par  |  publié dans : Internet, Médias, TV | Tags : , ,

On avait fait la connaissance de Charlie Brooker avec Dead Set, sympathique satire de la télé-réalité sous forme de mini-série comico-horrifique. Enfant terrible du Paysage Audiovisuel Anglais, ce touche à tout présente et produit nombre d’émissions TV, où il cultive avec un humour irrévérencieux… la critique de la télévision. Dans la même veine, l’ambitieux projet Black Mirror (qu’il a co-écrit et produit) s’attaque à la génération ultra connectée et saturée d’écrans. « Nous twittons devant des émissions de télé-réalité, nous partageons des videos d’étrangers qui jettent des chats à la poubelle, nous dansons devant des Xbox qui peuvent nous voir, nous juger, et trouver que nous nous débrouillons comme des manches », écrit Brooker à propos de Black Mirror dans The Guardian« Il est difficile de penser à une seule fonction humaine que la technologie n’a pas altérée, d’une manière ou d’une autre, à part roter. C’est à peu près tout ce qu’il nous reste. Hier je lisais un article sur comment des jeux vidéos ont été installés au dessus d’urinoirs pour tromper l’ennui des clients. On les contrôle en dirigeant son jet d’urine à droite et à gauche. Réfléchissez-y et posez-vous la question : est-ce que nous vivons dans une société saine ?». C’est cette angoisse bien moderne que Black Mirror se propose d’explorer, au gré de trois récits d’anticipation haletants et vertigineux.

« Sortez les pop-corns »

Dans The National Anthem, le premier ministre anglais est mis dans une situation aussi hénaurme qu’intenable : pour sauver la princesse royale Susannah, kidnappée, il devra avoir des relations sexuelles avec un cochon en direct à la télévision. Le (les) ravisseur(s) insiste(nt) : tout devra se faire sous l’objectif d’une seule caméra, sans trucage, ou la princesse mourra. Aussitôt révélée, l’affaire est uploadée sur Youtube ; laissant journalistes et conseillers un ou deux onglets derrière, tandis que l’opinion publique fluctue entre deux flashs d’infos. Le premier ministre doit-il céder à cette odieux chantage ? Oui tapez 1, Non tapez 2. D’écran d’Iphone en breaking news, l’affaire d’état à la morale impossible se déréalise à vitesse grand V. « Sortez les pop-corns ! » clamera un commentaire sous la vidéo des ravisseurs. The national anthem décrit une société du spectacle désespérée, où la démultiplication des images, des écrans et des réseaux sont autant de coussins douillets pour notre instinct voyeuriste. Lequel aura beau jeu de se cacher sous nos statuts de Tartuffes (dis moi ce que tu livetwittes, je te dirai qui tu es).

Métro vélo dodo

15 million merits – sans conteste l’épisode le plus brillant du lot – avance sans complexes sur le terrain de la fable orwellienne. Dans un futur proche, on travaille en pédalant à vélo, et chaque geste de la vie quotidienne se résume soit à un acte d’achat, soit du divertissement – dentifrice et émissions pornos étant tous deux payables à l’unité. On vit entouré d’écrans, on pédale le nez devant un écran, perpétuellement connecté au cloud de son avatar et de son compte en banque. Et pas question de zapper les pubs, sous peine d’amende… Quand Bing craque sur la voix d’Abi, il décide illico de lui offrir le ticket et l’accompagner au casting d’Hot Shots, la Nouvelle Star du futur. Leur innocence fera long feu. La fable est trop grosse (les personnages mangent des apples et n’aspirent qu’à remplacer leurs écrans par une vraie fenêtre), l’enfer décrit dans 15 millions merits trop palpable pour ne pas faire mouche : illustration terrifiante que le « meilleur des mondes » peut à la fois engendrer et digérer sa propre critique et continuer à prospérer comme si de rien n’était. Ironiquement, ces trois petits bijoux de satire noire, à voir toutes affaires cessantes avant de (re)lire Guy Debord, sont produits par… Endemol. Oui oui, celle-là même qui a accouché de Big Brother.

Le premier rôle du film de ta vie

The Entire History of You est le petit frère de Minority Report et Final Cut avec Robin Williams, où les proches d’un défunt pouvaient récupérer le film de sa vie, via une caméra directement implantée dans la rétine. Ici, le film est accessible à tout moment par son propriétaire, qui peut se projeter ad nauseam son caca du matin, son premier baiser ou ses dernières vacances au Cap d’Agde. Au cours d’une soirée entre amis, Liam surprend un regard équivoque entre sa douce et le bellâtre de service. Pris d’un doute, il se repasse le film des évènements de son “Videobook”,  extrait par extrait, traque le moindre détail, s’enfonce dans une spirale aussi paranoïaque que destructrice.  « Nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourrait exister sans faculté d’oubli », écrivait Nietzche. « Parle à ma timeline », répond Liam, devenu parfait stalker et tyran de l’égo. Mise en scène de soi et du quotidien, extimité permanente, narcissisme, fichage et droit à l’oubli : ça ne vous rappelle rien ?

« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l’unité de cette vie ne peut plus être rétablie. Le spectacle se présente à la fois comme la société même, comme une partie de la société, et comme instrument d’unification. Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». Guy Debord, La société du spectacle.

Black Mirror, créée par Charlie Brooker pour Channel 4, série en 3 épisodes pour l’heure impossible à voir légalement.

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