Twin Peaks : série noire, fleur bleue

14/04/11 par  |  publié dans : Médias, TV | Tags : , , , ,

Laura Palmer est morte. Son corps, échoué sur les berges d’une rivière, a été enveloppé dans un linceul de plastique. La mort de la lycéenne, quelques mois après celle de la jeune Teresa Banks, met en émoi la petite ville de Twin Peaks. Pour aider le shérif Truman à enquêter sur ces meurtres, le FBI envoie sur place l’un de ses meilleurs agents, Dale Cooper.

L’agent (très) spécial Dale Cooper : grand amateur de café, de doughnuts et de pins de Douglas (arbres qui prolifèrent à Twin Peaks), il ne quitte jamais son dictaphone.

Une ville de fous

Les premières minutes de l’épisode pilote, diffusé pour la première fois en avril 1990, suffiront à tenir des millions de téléspectateurs américains en haleine : qui a tué Laura Palmer ? En guise de coupables potentiels, les habitants de Twin Peaks, chacun dressant à l’écran les portraits stéréotypés d’Américains moyens. En apparence seulement. Car derrière les petites vies rangées de tous ces êtres affreusement banals – serveuses au café du coin, garagiste serviable, motard rebelle, notable richissime, sauvageons décérébrés et autres jeunes filles en fleur – se cachent freaks et névrosés en tout genre. Sous ses dehors de soap opera (pour faire court : le feuilleton sentimental), un genre que Lynch et Frost s’amusent à singer jusqu’à la mise en abyme (avec la série Invitation to love, dont les personnages sont friands), Twin Peaks mélange audacieusement les genres et brouille les pistes : série fantastique ? série noire ? Cette dichotomie sera déclinée tout au long de la série, jusque dans son titre (twin = jumeau), et constitue la marque de fabrique d’une œuvre entièrement tournée vers le thème du double et de la complexité humaine (voire la folie). Car Twin Peaks est avant tout l’œuvre d’un artiste bicéphale : David Lynch d’abord, qui fait de la série le prolongement de son travail cinématographique (il a déjà réalisé Eraserhead, Elephant man, Dune, Blue velvet, Sailor et Lula). Mark Frost, ensuite, injustement relégué au rang de simple faiseur, mais dont la riche expérience dans le monde de la télévision permet à Twin Peaks d’atteindre un équilibre presque miraculeux entre la folie douce et l’inquiétante quiétude.

Leland Palmer : depuis la mort de sa fille, il n’est plus tout à fait le même…

 

Un final déstabilisant

A voir évoluer les personnages secondaires – une trentaine au bas mot – qui se débattent dans des intrigues amoureuses souvent délibérément niaises, on en oublierait presque que le cœur battant de la série est l’enquête menée par Dale Cooper. Et c’est justement là que le bat blesse entre Lynch et Frost, le premier envisageant très sérieusement de ne jamais dévoiler l’identité du meurtrier, tandis que le second, plus pragmatique (et plus raisonnable ?) tient à donner aux téléspectateurs les clefs de l’énigme. Las, les deux hommes commettront donc l’irréparable : démasquer le coupable à la moitié de la seconde saison, dans un épisode (violemment) mémorable où l’horreur absolue laisse place, dans les dernières minutes, à une bouleversante (et mystique) sortie de scène. Laura Palmer repose en paix, et déserte la saison 2, laissant sur le carreau une grande partie des téléspectateurs. La série ne s’en relève pas, et finit par s’auto-détruire dans un ultime épisode très déstabilisant.

Malgré cette injuste dénouement, Twin Peaks, en détournant habilement les codes télévisuels et en imposant une mythologie exceptionnelle, représente une date dans l’histoire de la télévision américaine. Beaucoup s’en sont réclamés depuis (de X Files à Desperate housewives en passant par Lost), sans atteindre son niveau d’excentricité, d’horreur et d’étrangeté.

Margaret, la “log lady” (“femme à la bûche”). Elle a vu Laura le soir de sa mort… et les deux hommes qui l’accompagnaient.

20 ans après sa création, on en retient surtout son incroyable galerie de personnages. Attachants, irritants, inquiétants, parfois même insipides. Une femme pouponne une bûche ; une autre, borgne, croit être une adolescente ; le psychiatre du coin a une araignée au plafond ; un géant délivre, en rêve, d’étranges messages ; l’un des policiers locaux fond en larmes à la vue d’un cadavre ; un jeune garçon en costume d’indien se tape la tête contre les murs d’une maison de poupées ; un agent du FBI se travestit pour mener ses enquêtes… Tout le monde, à Twin Peaks, mène une double vie, certains ont même accès à un monde parallèle – une étrange chambre rouge – où cohabitent un nain qui parle à l’envers, un manchot et un pervers hirsute.

Dale Cooper et Laura Palmer se rencontrent dans la chambre rouge. Dans quelques minutes, le nain se mettra à danser, offrant à la série l’un de ses nombreux moments cultes.

Et puis il y a Lucy, l’irrésistible standardiste à la voix cartoonesque, les diaboliques frères Ben et Jerry (!) ; Maddy, la cousine de Laura, qui lui ressemble trait pour trait ; les deux amoureux James et Donna, la caution guimauve de la série. Les jolies serveuses du “double R”, leurs maris violents, leurs amants transis… Des personnages inégalement servis par leurs interprètes, certains d’entre eux se voyant obligés de surjouer afin de répondre aux exigences des réalisateurs en terme de soap opera. Si on est agacé parfois par cette exagération volontaire (Nadine, Bobby Briggs, entre autres), on n’oubliera pas de sitôt les performances de Kyle MacLachlan, l’agent spécial qui ne quitte jamais son dictaphone (il s’y enregistre constamment en s’adressant à une Diane qu’on ne verra jamais, à tel point qu’on soupçonne Cooper d’avoir ainsi baptisé son enregistreur), ingère des litres de café et mène l’enquête grâce à des méthodes qui relèvent de la magie. Sherilyn Fenn, splendide lycéenne qui va mettre à ses pieds une génération de téléspectateurs grâce à une simple queue de cerise. Et le sidérant (le mot est faible) Ray Wise, dans le rôle du père effondré qui, paradoxalement, offre quelques uns des moments les plus drôles de la série. Sheryl Lee, quant à elle, devra attendre Fire walk with me, le long métrage que Lynch consacrera en 1992 aux derniers jours de Laura Palmer, pour prouver qu’elle sait jouer autre chose qu’un cadavre dans du plastique. La carrière de l’actrice ne survivra pas, toutefois, à ce rôle mythique.

Audrey Horne, la sublime lycéenne qui parviendra (presque) à séduire Dale Cooper. Le personnage, incarné par Sherilyn Fenn, donne son nom à un groupe de rock français.

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* 2011, l’année Twin Peaks sur arte
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* L’alphabet de David Lynch

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2 commentaires

    Sab  | 14/04/11 à 17 h 51 min

  • Bon allez, laissez tomber, ne matez pas. ARTE diffuse la série en version française (!!!) Le doublage est catastrophique.

  • magali  | 14/04/11 à 20 h 08 min

  • zut alors, ton article m’avait donné envie de découvrir!

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