BAD AS ME : Le Tom Waits nouveau est arrivé

13/12/11 par  |  publié dans : Albums, Musique | Tags :

©JesseDylan

Portraitiste du bizarre

Tom Waits est un personnage unique. Dans le paysage musical, dans le monde de l’art, peut-être même dans son propre univers. Musicien autodidacte depuis très jeune, avide lecteur de Bukowski, William S. Burroughs et de poésie romantique, il a commencé dans les night-clubs enfumés de Los Angeles et a toujours surpris. S’il avait un jumeau, ce serait sans doute David Lynch, alter ego aussi bizarre et azimuté du cerveau que lui, dont les films semblent être de parfaites illustrations de certains titres du musicien.

Faut-il avoir été bercé par Tom Waits pour adhérer à son timbre de voix si particulier, pour réussir à entrer dans son univers ? Peut-être. Certains sont véritablement hermétiques à sa douce folie. Une chose est sûre, si on veut tenter le coup, il faut accepter de laisser les rênes à cet animal sauvage et voir jusqu’où il va nous remuer les tripes.

Son œuvre musicale est immense, avec pas moins de 18 albums à son actif depuis 1973 (sans compter les lives et les collaborations diverses). Depuis ‘Closing Time’, premier album mélancolique teinté de folk, il a encanaillé la musique en y posant sa patte de velours élimé: blues, jazz, soul et musique expérimentale se mêlent dans des cacophonies parfois burlesques, absurdes, certains diront géniales. Passées les années 80, son style se radicalise, s’éloigne encore plus du conventionnel tandis que sa voix évolue, passant du crooner de nuit au tiraillement infernal d’un Howlin’ Wolf tout droit échappé du fameux label Chess.

Si cette parole qu’on dirait parfois sortie d’outre-tombe percute l’oreille, cette tronche charismatique attire l’œil. Sa relation avec le cinéma est donc ludique, passionnée. Il collabore en tant que compositeur de musiques de films ou de comédies musicales et joue à l’acteur le temps de quelques films devenus cultes : Short Cuts de Robert Altman, Rusty James, Outsiders Cotton Club et Dracula de Francis Ford Coppola (avec qui il entame une longue relation de travail à partir de 1980, composant la musique de son film Coup de cœur), Coffee and Cigarettes aux côtés d’un autre grand nom de la musique : Iggy Pop, Down by Law de Jim Jarmusch ou plus récemment L’Imaginarium du docteur Parnassus de Terry Gilliam, dans lequel il incarne un Diable formidable. Dernièrement, le film Blue Valentine de Derek Cianfrance décrivant le lent déchirement d’un couple (Michelle Williams/Ryan Gosling) devait son titre à l’une des chansons de Waits. Et pour cause : ses textes à l’humour noir, à la réalité cynique sont mordants, incisifs, tristes. Et pourtant chaleureux.

Les freaks, c’est chic ?

Sept ans sont passés depuis son dernier opus, Real Gone. Dans ‘Bad as me’ (sorti le 24 octobre 2011 sous le label ANTI-/Epitaph), Waits revient et s’assume tel qu’il est, une fois de plus. Brutal, sexy, étrange. Treize titres enregistrés en février dernier et produits avec sa femme l’artiste Kathleen Brennan composent la galette. A son écoute, on découvre que l’homme reste fidèle à lui-même, à ce démon des nuits américaines embuées qui balance son âme de pantin rebelle entre de purs moments de rage et des plages douces-amères d’accalmie. Comme s’il s’apaisait, reprenait son souffle, pour repartir de plus belle dans la colère.

Tom Waits – Bad as me (© antirecords)

Du coup, Waits fascine, intrigue. D’où vient-il ? Que fait-il ? Jusqu’à quel détour de ruelle malfamée veut-il nous mener ? Car oui, son univers est une vraie Cour des miracles moderne, peuplée d’anti-héros difformes et mal-aimés, mis au rang de la société bien pensante pour cause de bizarrerie grotesque. Tom Waits les aime, ces monstres paumés. Et il les dépeint avec une tendresse certaine, comme cette prostituée pressée de rentrer chez elle après le labeur et qui réclame son dû (dans le mélancolique Pay me). Waits invoque dans l’album des détails du réel, des images fantasmagoriques de la route, des figures d’errances et des marginaux en mal d’amour.

Bad…as you are

Déployant des prouesses vocales de vieillard attardé (l’hallucinant Raised right men), d’ogre dandy (Chicago) ou de crooner de motel (Kiss me), Tom Waits vieillit, il fait ca plutôt bien. ‘Bad as me’ sent le charbon, l’essence et les étincelles. Le critique Daniel Durchholz a un jour dit de sa voix rocailleuse et bouleversante qu’elle était comme “trempée dans un fût de Bourbon, séchée et fumée pendant quelques mois, puis sortie et renversée par une voiture”. Il y a de ça, indéniablement. Un cri de lion alcoolique dans un corps cabossé.

S’il n’étonne pas complètement (on retrouve les balades bluesy chères à l’artiste), ‘Bad as me’ respire l’esprit du rock’n roll, le vrai, le buriné. En quelques minutes, on passe de la brutalité à la douceur, de la force à la fragilité, de l’instinct animal à la sensibilité. Cet album est le voyage d’un fou barré et délicieux, au bord de l’implosion (l’hypnotique Bad as me), qui nous invite dans les bas-fonds de Chicago et à prendre la route avec lui (Face to the higway). Parfois, on entend au loin des réminiscences de balade irlandaise (Pay me, New Year’s Eve) où accordéons et cordes se font tendres et réconfortants. Waits est donc bel et bien ce romantique déglingué, clopinant dans un univers miteux, fantomatique, sombre et pourtant distingué, rempli de prostituées, de clowns tristes et d’alcooliques notoires. Il est un peu tous ces gens. Et le diable n’est jamais bien loin. Tel un sublime schizophrène qui semble avoir déjà vécu plusieurs vies (dans le presque inquiétant Bad as me, où Waits dialogue avec son alter ego maléfique), fait plusieurs batailles (le tribal et rageur Hell broke Luce). Qui en rit aussi, beaucoup, le monsieur étant réputé pour avoir beaucoup d’humour et d’autodérision.

Mais quand il touche vraiment, c’est quand il montre ses failles et ses doutes d’homme. Celui d’un insatisfait chronique qui rêve d’ailleurs et de fuite en avant (Face to the Higway). Celui d’un amoureux réaliste quant aux désillusions et à la lassitude du couple (Kiss me like a stranger once again), d’un amant jamais repu (Love me, love me tender). Mais aussi celui d’un compagnon vulnérable et fier qui préfère retomber dans l’anonymat de la foule plutôt que de vivre avec de faux-semblants (la touchante balade Back in the crowd), le même qui avouait quelques années auparavant, conscient des conséquences, “I Hope I don’t fall in love with you” à l’amour de sa vie (‘Closing time’).

Tom Waits – Back In The Crowd (© antirecords)

Si la guitare de ce loup de Keih Richards (entre autres) est venu lui rendre visite sur l’album (le temps de 4 titres), le roi de la forêt, ça reste bien ce vieil ours de californien enragé qui est loin d’avoir tiré sa révérence. Il le dit lui même : The last leaf of the tree, ça sera lui.
Si Lou Reed, autre mythe du rock américain, nous a quelque peu déçu (perdu ?) avec son Lulu feat Metallica alambiqué, Tom Waits frappe direct au ventre, persiste et signe niveau authenticité. Que les jeunes en prennent de la graine, car le monsieur est encore là pour un moment, revendiquant son unicité géniale “No good you say ? Well, that’s good enough for me. You’re the same kind of bad as me”.

Photos © Jesse Dylan

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