Le portrait brossé de Desireless

13/09/11 par  |  publié dans : Artistes, Musique | Tags : ,

Tout commence par une attachée de presse : « – J’ai bien quelqu’un à te proposer pour ta nouvelle rubrique, mais tu dois être trop jeune pour connaître… » Desireless ? Bien sûr que je connais ! Je n’aurais pas rêvé mieux pour mon premier portrait. Voyage voyage n’est pas seulement le tube de la génération 80 : en 1986, quand l’androgyne à la brosse marquait les mémoires du monde entier, j’y débarquais.

En 2011, Desireless, c’est un touchant strabisme qui nous attend à Porte d’Auteuil, le jour le plus chaud du mois de juin, pour le « plus gros interview que j’ai jamais fait ». Les vingts premières minutes, la conversation fuse, puis la chanteuse allume la cigarette qu’elle tripotait tout ce temps, on se détend. On sourit, elle glousse, et je lui pose certaines questions trois fois parce que la terrasse est bruyante, et l’artiste, perdue dans ses pensées. Claudie Fritsch (de son vrai nom) n’a pas décidé du lieu mais le copain qui l’héberge habite à côté. De Paris, elle aurait choisi la tour Eiffel « le monument m’éclate, à chaque fois que je passe devant, je suis contente ». Mais Desireless n’aime pas les villes, le béton, la consommation. Elle vit depuis seize ans dans la Drôme, son « petit paradis », avec sa fille, son dernier compagnon et sa mère, qui occupe un appartement au rez-de-chaussée. Les gens l’y connaissent, l’apprécient, lui disent de ne pas changer – ça lui fait plaisir. Je fais remarquer qu’elle est pourtant différente, elle réplique qu’on ne parlait pas de sa coiffure – bien envoyé.

L’experience humaine

Les choses, elles, changent. En tournée RFM Party 80 pour la troisième année – « l’année de trop » -, l’ancienne icône veut se mettre en danger. Elle demande à Alec Mansion (du groupe Léopold Nord & Vous) de lui faire deux EP. Desireless se fout de garder l’étiquette A80 autant qu’elle se gausse de l’expression « has been » : « Je comprends pas ce truc, ceux qui l’emploient ont-ils déjà été quelqu’un, pour commencer ? ». On dirait qu’elle s’offense, derrière le ton blagueur. On comprend qu’ elle perd en facilité ce qu’elle gagne en liberté, qu’elle accuse le coup sans regrets. Et puisque les majors ne s’intéressent plus à son travail – et réciproquement -, qu’Alec est chez AKAMUSIC (le site communautaire), la chanteuse signe dans la même maison : «  je sais pas si c’est idéal mais je suis contente que mes 567 producteurs soient des gens qui n’ont pas spécialement envie de gagner de l’argent ». Sa fille de 21 ans a mis 50€ de sa poche sur l’album de sa mère.

Avec l’Experience humaine, Desireless a envie de dire : « trouvez-vous, vivez votre vie » ou « c’est nous qui faisons le monde » parce qu’ « il faut arrêter de dire “c’est de la faute à machin”, si chacun donne ce qu’il a de plus positif, les choses bougeront ». C’est son crédo, celui qu’elle développera cinq fois – on a compté. Il ne cache pas d’opinions politiques : « je fuis ça à toutes jambes ». Plutôt caritatifs – mais « à échelle individuelle ». Petite, Claudie voulait travailler dans l’humanitaire (écrire aussi). Aujourd’hui, elle fait quelques galas mais se méfie : « ça me ferait quand même suer de travailler gratis pour que d’autres s’en mettent plein les poches ». Quelque part, on la sent plus à l’aise au sein de son entourage. Elle ne possède pas une âme de militante mais celle d’une bonne amie. Elle a beaucoup de proches – des hommes principalement – qu’elle aide et materne d’instinct.

Séquence émotion

S’il pourrait y avoir plus d’intimité dans l’album – il y en avait davantage dans Petit Bisous, son précédent -, L’expérience humaine ressemble à ce qu’Alec perçoit de Desireless – ça lui plaît. Sur le premier EP, elle signe deux textes (et demi) sur cinq, il écrit et compose le single. La chanteuse commente, semblant vouloir inscrire dans un autre contexte la prégnance de son rôle de mère : « lui c’est le papa, et moi la maman, moi qui le met au monde ». Ces propos l’émeuvent : « c’est pas du pipeau, j’ai le plexus qui se serre ». Les larmes lui monte aux yeux, ça surprend. Il paraît que ça lui fait la même chose quand elle chante sur scène, que ça lui est venu quand elle a interprété le titre pour la première fois.

Desireless – L’expérience Humaine

Des chansons qui la font pleurer, il y en a d’autres. Tears in Heaven d’Eric Clapton, tout Annie Lennox pour les vibrations, et pour les textes, tout Souchon. Il y a cette phrase du Mystère qu’elle trouve hallucinante : « Ce n’est pas tant ma vie qui me plait tant, c’est le mystère qui est dedans » – « Purée ! Il écrit trop bien ! ». On la sent envieuse, à raison. Desireless, elle, a du mal à faire aboutir ses paroles : « on est jamais aussi bon que la première phrase qu’on a trouvé ». Elle n’a jamais rencontré l’artiste mais s’il pouvait lui faire une chanson – « même un album entier ! » – ça la comblerait. Chanter avec lui pourquoi pas, ou avec William Sheller et Cleet Boris (des Louis Trio).

Dans les contemporains, il y a –M-. « Même le dernier album ? » je demande (- sur Envrak, on ne le trouve pas très bon). Elle ne l’a pas encore écouté. On lui raconte qu’il lâche peu à peu son personnage. « Je compatis, une image qui vous colle à la peau, c’est dur, faut pas le lâcher ! ». Sa gorge se serre, ses yeux s’humidifient une seconde fois. « C’est fort qu’il fasse ça parce qu’il sait à quel point il s’expose. Je l’admire carrément. » De mon côté, je me sens coupable. Claudie m’explique : « On est des artistes, y’a tellement de choses derrière à prendre en compte que notre public ne saura jamais ». On fait le parallèle, le temps que ses mains arrêtent de trembler, elle nous confirme la résonance personnelle : « franchement, s’il y a une personne à laquelle je peux m’identifier, c’est lui, ne serait-ce que par cette connerie de coupe de cheveux… ».

C’est l’histoire d’une brosse…

Il y a longtemps que Desireless a tout rasé. Le noir, c’était pour la timidité. Le reste : « une armure, une carapace ». Mais le look continue de compter. « Aujourd’hui les gens ont besoin de simplicité, qu’on les embrouille moins avec une image ». On constate qu’elle s’y applique avec soin, se dévoilant sur youtube, se voulant de plus en plus vulnérable : « la seule façon de vivre, c’est d’être à nue ». Comme sur la pochette de l‘Expérience humaine (ci-contre) où – bien que maquillée – elle apparaît sans vêtements.
Le nom de scène, quant à lui, provient de Jean-Michel Rivat, son producteur de l’époque – « il a eu du nez ». Littéralement, Desireless signifie « sans désirs ». Spirituellement, « au-delà du désir »  parce que l’action importe plus que le reste : « Je fais des choses parce qu’il faut que je les fasse, pas pour l’extase ou le succès ». Son côté irréfléchi, son attitude “je m’en foutiste”, doivent en être la cause – ou la conséquence. Elle tourne les pages sans y revenir, n’éprouve aucune nostalgie des années 80. Des remords peut-être, quand on la pousse à s’exprimer : « j’ai fait du mal sans le vouloir ». La chanteuse est un peu soupe au lait, brutale parfois, pas toujours diplomate. On creuse : « Jean-Michel Rivat, je l’ai largué quoi. Il m’en a voulu pendant des années, puis il m’a remercié, ça m’a fait comprendre des choses. J’aimerais qu’on se parle en profondeur lui et moi mais ce n’est pas encore le moment. »

Aujourd’hui, Claudie se demande si elle ne va pas rallonger son pseudo. « J’ai l’impression que Desireless c’est Voyage Voyage, et ce que je suis maintenant c’est DesirelessClo ». Sur scène, elle n’interprète pour l’instant que cinq ou six chansons, de Voyage à l’Experience humaine. Là-bas, elle ne souffre pas de son arthrose, n’a pas mal aux hanches – « tout est transcendé ». A 58 ans toutefois, fumeuse comme un pompier, elle ne chante plus son titre phare les doigts dans le nez :« Déjà à l’époque, j’avais du mal avec le refrain, mais je la place toujours dans la même tonalité ». Elle dit que l’âge ne change rien, éprouve même une certaine fierté. Elle se rassure aussi : « chanter mal c’est pas un problème, ce qui est important c’est de donner ».

La femme gourou

« Pourquoi on m’aimerait pas ? Je ne me pose pas la question. » L’optimisme de Claudie frôle les œillères, pour ne pas s’encombrer. Pourquoi elle dérangerait ? « Je suis une femme qui s’en fout d’être une femme. » Elle ajoute « mais qui l’est, malgré tout ce qu’on peut en penser ». En dépit de son discours, on sent les références genrées, à la limite du cliché : les filles lui paraissent superficielles, les garçons bons enfants. L’avantage d’être une femme, selon elle, c’est la maternité. Être un homme ne l’intéresse pas : « j’ai pas de couilles, ni de bite, mais je peux tout faire comme eux, je porte des parpaings !». Desireless sera un mec dans une autre vie. Elle lit des essais, sur le bouddhisme, la quête de soi, peu de romans. Elle croit en la réincarnation « pour le mystère qui est dedans ». Elle se verrait bien être un gros bassiste black, parce que « c’est le top du bassiste, ça groove ». En attendant, elle tapote sur une basse qu’elle aime avoir en main.

« Je sais pourquoi les gens m’aiment par contre, c’est parce que je suis un véhicule de l’amour, j’ai pas peur de le dire ». Parce que ça reste flatteur, elle se défend sans conviction d’être un gourou, mais remet à leur place ceux qui la considèrent comme tel – il y en a -, attirés par sa recherche spirituelle, son respect de la nature, des choses simples. « Les gens ont envie d’amour, c’est clair et net ». Elle l’a remarqué en se mettant à facebook. Depuis qu’elle a sa page – qu’elle tient elle-même en écrivant ses statuts en majuscules comme une adolescente – elle crée des liens fort : « au début, j’ai même ouvert le truc chat – je le ferme maintenant sinon c’est l’enfer – et je suis tombée sur quelques personnes qui m’ont dit des choses touchantes. Je suis couverte de compliments, c’est parfois gênant, y’en a qui m’ont dit « ta chanson a changé ma vie »».

De facebook, elle parlera beaucoup, émerveillée comme on a manqué de l’être en s’inscrivant. « C’est énorme, les gens me soutiennent, c’est vraiment une expérience humaine ». Quand elle a conçu l’album du même nom avec Alec Mansion, Claudie n’était pas encore sur le site. Elle a pourtant écrit le « Livre des visages », comme une prémonition. « Alec est un peu visionnaire, confesse-t-elle, peut-être que je vais partir au Brésil ? » Mais les voyages – attention scoop –, c’est pas son truc. Si elle a quasiment fait le tour du monde, de l’Europe en tout cas, c’était pour le boulot. Desireless ne se déplace pas pour le plaisir : « les vacances, j’ai horreur de ça. J’aime pas les musées, les visites, etc ». Son leitmotiv – ne confondons pas – ce sont les voyages intérieurs, et ceux qui s’inscrivent dans le mouvement. On comprend maintenant que ça colle au personnage. La chanteuse affectionne les trajets, elle souhaite seulement aller d’un point à un autre, trimballer sa petite énergie à travers le grand monde.

Et après ?

L’album, sa promotion, et puis… le cinéma. « J’ai signé il y a trois jours, j’ai ma première séance de coaching, ça va être drôle. » Contactée comme les autres chanteurs de la tournée RFM, Claudie Fritsch s’apprête à jouer son propre rôle dans un film sur les années 80. Elle espère tirer son épingle du jeu – pour une fois on dirait qu’elle a peur du ridicule. Se réorienter ? « Je vais déjà voir qu’est-ce que je donne là, je suis perplexe. Mais si ça me branche, ça peut faire comme pour la musique, des copains cherchaient une chanteuse et j’ai pris tellement mon pied que j’ai tout arrêté. Ce serait rigolo. » On avoue que ça nous ferait marrer…

Au terme de l’interview, Desireless sort son iphone, active la fonction dictaphone et nous questionne. La vengeance est de courte durée, la chanteuse bienveillante, et notre trio vidé. Lui succède une bière en OFF, et en silence, pour décompresser. En trois heures, nous aurons été interrompues trois fois. Par une ado curieuse qui s’est empressée d’envoyer un texto à sa mère, après confirmation guillerette de Desireless « sisiiiii c’est moi ». Par deux passantes avides de news qui nous ont hypocritement assuré qu’elles écouteraient l’EP. Par un coup de fil du copain de Claudie, enfin, qui l’attendait pour dîner. Nous la quittons avec la promesse – pour l’instant non tenue – d’échanger sur -M- par courriel. Sa carte de visite en main, on se surprend à penser qu’elle lui ressemble : un mail sacapouette@operateur.fr et son adresse à Buis-les-Baronnies sur un bristol découpé aux ciseaux, imprimé maison, avec une photo de la chanteuse dans son jardin, gauchement recadrée, et un coquelicot, pour égayer.

Photo © Mélanie Bert

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

6 commentaires

    DESIRELESS  | 13/09/11 à 18 h 21 min

  • C’EST TOUJOURS RIGOLO DE VOIR APRES UN INTERVIEW CE QU4ECRIT LA PERSONNE QUI T4A INTERVIEWEE …
    JE SUIS ALLEE ECOUTE QUELQUES CHANSONS DE MATHIEU CHEDID … J’M … ET JE RESPECTE
    BISOUS A TOUS
    CLO

  • envrak  | 13/09/11 à 21 h 36 min

  • Merci à toi ! (Engy)

  • D'amato  | 14/09/11 à 5 h 39 min

  • J’adore et j’atteste que cette femme est un homme, je dirais même un titan. Connaissez vous Shiva? elle est un peu comme çà.
    C’est une humaine à part entiere qui a recu ce don: Une voix.
    Elle s’emploie à l’utiliser pour le plaisir des terriens et dieu que c’est bon.
    J’aime beaucoup cet interview, mais cependant je voudrais faire une remarque.
    Pourquoi mettre le clip de “Voyages Voyages” alors que tout le système solaire la connait?
    Il y a une centaine de clip disponibles pour le titre de L’experience humaine où les fans se sont mobilisés pour lui offrir leurs playback…Et il y a un petit teaser d’une minute qui presente l’EP.
    C’est pas grave, mais il manquait que la cerise sur le gateau, mais le gâteau fut bon bon. Philippe
    http://youtu.be/nwD6MTo_8SQ
    http://youtu.be/dGbeZPoyItc

  • suzon 24  | 14/09/11 à 6 h 09 min

  • chere desirless et une femme exptecionel humble dans sa vie se donne a ses fans que je suis a fait un c d experience humaine que j’ecoute en boucle je lui souhaite le meilleur de sa vie de tout e qu’elle entrepent je l’adore notre clo bisous tres joli cet article

  • Frédérique  | 14/09/11 à 10 h 03 min

  • Bonjour et merci pour cette très belle interview de Desirelessclo. Une des plus interéssantes que j’ai lue ces derniers temps. Et bravo aussi pour les photos qui sont bien réussies. Manque juste le clip de l’EP…

  • jeff mistral  | 11/10/13 à 10 h 30 min

  • nous on l aime notre claudie un point c est tout jeffmistral sur facebook lol

Laisser un commentaire