Playlist 2012 : Jason Lytle – Dept. Of Disappearance

01/11/12 par  |  publié dans : Albums, Musique | Tags :

Il y a maintenant quelques semaines (sur la scène du festival Rock en Seine notamment), on assistait – non sans nostalgie doublée de grande excitation – à la reformation ponctuelle de Grandaddy, groupe phare (et pourtant discret) de la sphère indé américaine. Aujourd’hui, et pour le plus grand bonheur des fans, son leader à la figure triste Jason Lytle signe trois ans après un premier essai en solo (Yours Truly, The Commuter, 2009) son second album : Dept. Of Disappearance (sorti le 16 octobre 2012 chez Anti).

L’art d’être un Grand-père

Avec Grandaddy (1992-2006), Lytle a mis au monde une pop éthérée, psychédélique, paumée quelque part entre trois ou quatre étoiles du firmament. On ne choisit évidemment pas de s’appeler « Grand-père » par hasard : on découvre dans ce son particulier une langueur toute paresseuse qui enverra les plus hyperactifs tout droit au pays des songes. Il y a aussi ces doutes (sur la solitude, la mort, la séparation) qui hantent ces balades sans prétention et ne motivent pas forcément le réveil. Mais le papy (qui n’a pas encore 50 ans) l’assume à fond. Qu’importe les critiques et les sceptiques, il s’en balance. L’homme est solitaire, discret, en quête perpétuelle d’une guérison de l’âme. C’est ça qui lui importe.

Il livre ses divers projets (que ce soit avec les groupes Grandaddy, Admiral Radley ou en mode poor lonesome cowboy) sans faire trop de bruit, sur la pointe des pieds. Suivi par une (grosse) poignée de fidèles qui ont su déceler au milieu d’une telle pureté (- les non initiés diront pauvreté) le génie. Celui qui écoute ce conteur timide partage ses moments de contemplation mélancolique et ses interrogations les plus dépressives. Mais ne nous y trompons pas, l’homme est autant capable de lyrisme, d’emphase psychédélique et de montée en puissance que d’une pudeur extrême. Il ne fait jamais dans le mélodrame ou l’apitoiement, mais plutôt dans la lucidité. Et si les morceaux se ressemblent parfois, on n’arrive pas lui en vouloir, car tout ça nous parle d’une façon incroyable.

Espèce en voie de disparition

Dept, of Disappearance est dans la continuité de toute l’œuvre de Mister Lytle. Le premier sentiment que l’on a, et qui perdurera tout au long des écoutes, c’est que l’âme de Grandaddy, c’est bien lui : l’indécrottable ermite californien. On retrouve tous les précieux ingrédients qui faisaient de cette pop lo-fi un délice. On pourrait donc reprocher à cet ancien skater pro devenu songwriter de composer depuis 20 ans des variations d’une même recette merveilleuse. Certains diront que c’est toujours pareil. Ils n’auront pas tout à fait tort. Jason Lytle n’a pourtant jamais sonné comme personne. Digne (et l’un des derniers) représentant d’une certaine idée de l’esprit rock indé (dans la lignée d’Elliott Smith, Eels, Mark Linkous de Sparklehorse ou encore Vic Chesnutt qui portaient le mal être au summum de la création), il demeure, bien malgré lui, un survivant.

Chez lui, la tristesse et le doute sont la maladie et le remède. C’est une humeur toute particulière qu’il raconte et provoque à travers ses chansons. Pour moi, ça a toujours été ça le son Grandaddy (et ce depuis les révélateurs The Sophtware Slump, 2000 et Sumday, 2003) : une sorte de douce tristesse, rêveuse et délicate. Parfois carrément dépressive, mais toujours élégante.

Home Sweet Home

Dès l’envolée hypnotique du premier titre éponyme, on est dans le familier. Même voix haut perchée, même humeur doucement mélancolique, mêmes claviers psychédéliques un peu old school… Bon sang, ça nous avait manqué ! Les nouveaux venus, quant à eux, découvriront de jolies petites bricoles musicales, peuplées d’individus lunaires qui cherchent la sortie au milieu d’un monde absurde.

Dans son univers (faussement) naïf, sa musique (un peu) plan-plan, point d’engagement ou de révolution. Plutôt un patchwork de petites histoires simples, souvent malheureuses. On y croise un agent « du département de la disparition », sorte de ghostbuster à la fois chasseur et proie des fantômes coriaces (Dept of Disappearance). Évoquant certaines balades de Neil Young, Hangtown est la poussiéreuse plainte d’un cowboy pendu, raconté du point de vue de l’arbre sur lequel son corps sans vie se balance. Fidèle au thème de l’isolement dans un monde high-tech inconfortable, Lytle raconte dans Somewhere there is someone l’émouvante quête amoureuse d’un être solitaire qui espère que « quelqu’un existe quelque part ».

L’espoir est donc bien là. Get up and Go encourage le plus défaitiste à se relever. Il y a aussi cette vibrante confession, dans le final (et un chouya opéra-rock) Gimme Click Gimme Grid, où l’intéressé évoque l’importance qu’a eu la découverte de la musique. Ce besoin d’écrire des chansons et de raconter des histoires est un moyen de survie. C’est dans les petits détails apparemment insignifiants que le compositeur trouve la vérité et la compréhension de ce monde en vrac. Ses créations apparaissent ainsi comme des instants fugaces de lucidité. L’auditeur est invité à s’y perdre à son tour. Dans cet ultime morceau, on sent le regard d’un homme qui a mûri et qui se rend compte avec les années que les souvenirs les plus importants sont en fait les plus simples.

Aux sons gentiment rétro-futuristes se mêlent des guitares élégantes, un piano chaleureux et une voix délicate. De sublimes envolées instrumentales (comme Last problem of the Alps, somptueux morceaux et un des plus réussis de l’opus), nous arrachent presque une larmichette. Face au blizzard de la montagne qui nous chatouille les oreilles, on ne sait même plus quoi dire. Le pire c’est qu’on en redemande. Le résultat est touchant, entêtant (le «rock’n roll » Your final setting sun), quelques fois vraiment réjouissant (certains titres ne manquent pas d’humour comme la mini-interlude décalée Chopin drives truck to the Dump). On prend ça comme une pastille de douceur contre le petit spleen automnal. En plus classe.

Alors c’est sûr, Jason Lytle ne révolutionne rien. Dept. Of Disappearance n’est certainement pas THE album de l’année. On s’en fout. On l’aime. Pour ce qu’il nous procure, pour son effet baume cicatrisant. Et plus que tout, pour cette sensation indéfinissable qui nous accompagnera un bout de temps (- hum, serait-ce la nostalgie?). Album de l’instant, l’opus de Lytle, à peine écouté, est comme un souvenir qui compte : il reviendra tôt ou tard en tête pour nous faire sourire.

Dept. of Disappearance (Anti/2012).

01 – Dept. of Disappearance
02 – Matterhorn
03 – Young Saints
04 – Hangtown
05 – Get Up and Go
06 – Last Problem of the Alps
07 – Willow Wand Willow Wand
08 – Somewhere There’s a Someone
09 – Chopin Drives Truck to the Dump
10 – Your Final Setting Sun
11 – Gimme Click Gimme Grid

Plus d’infos sur : http://jasonlytle.com/

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