Gilles, épisode 13 : aimer à seize ans

17/02/10 par  |  publié dans : Carnets, Musique | Tags :

C’est comment, déjà, d’aimer à 16 ans ?

Gilles, tu es terrifiant, minable, nul.

Gilles arrive tout juste à se dire ça à travers ses larmes. Sur son bureau, son classeur de français est ouvert à la séquence 3, celle sur « Baudelaire, exotisme et intimité ». Le titre du poème, L’invitation au voyage, est trempé.

« I) L’évasion par la femme » : on n’y voit plus rien.

« II) Les sens comme accès au voyage » : c’est limite.

Mais Gilles s’en fout puisqu’il est si triste et si banal dans sa tristesse. La veille, à la fin des cours, il a emprunté l’agenda de cette fille, là, celle qui récite du Paul Eluard la voix serrée pendant la récré à ses copines et qui écrit exclusivement à l’encre turquoise, même pour les bacs blancs (“Le turquoise m’inspire, Madame, j’y peux rien. Le marine me déprime.”) Gilles adore cette fille et ne se l’explique pas, il espérait que l’agenda l’aiderait à comprendre). Gilles l’aperçoit souvent dans le bus, le matin. En ce moment, elle lit Aurélien de Louis Aragon, le mois dernier c’était Belle du Seigneur. Sur la quatrième de couverture, on lit ça : “Moi, ce fut le temps d’un battement de paupières. Dites moi fou, mais croyez-moi. Un battement de ses paupières, et elle me regarda sans me voir, et ce fut la gloire et le printemps et le soleil et la mer tiède” et la suite, Gilles ne s’en souvient plus.

Maintenant, ses mains tremblantes et grises tiennent l’objet, que la fille turquoise a recouvert d’une photo d’Arthur Rimbaud, sur laquelle le poète a l’air d’avoir douze ans.

En première page, une citation, inscrite précieusement : “Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : « J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice crée par mon orgueil et mon ennui. »”

C’est quoi le problème avec ce texte ? Avant, Roméo et Juliette remportait tous les suffrages, mais depuis qu’ils ont étudié Musset en cours, les filles de la classe l’écrivent sur toutes les tables, au tableau même parfois, s’en envoient des morceaux par messages interposés, et Gilles est certain qu’elles en ont affiché un exemplaire sur le mur de leur chambre, à côté de leur lit, à côté de la photo de leur mec ou de celui qui le fut ou de celui qui le sera jamais et de toute façon c’est mieux comme ça puisque c’est un connard avec les filles d’ailleurs j’ai entendu dire que… Elles sont comme ça les filles, non ?

Gilles continue à feuilleter l’agenda. Entre les étoiles et les paysages dessinés, des phrases, encore : mardi 9 septembre : “I hope you don’t mind that I put down in words / How wonderful life is while you’re in the world” (Elton John, l’été fut amoureux, apparemment); lundi 12 novembre, “Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin, je te cherche par delà l’attente, par delà moi-même, et je ne sais plus tant je t’aime, lequel de nous deux est absent” (Eluard, toujours) ; mercredi 31 décembre : J’avais fait des merveilles en bâtissant notre amour, en montant des murs autour, J’avais cru si fort que ça durerait toujours (Jean Jacques Goldman, quelle fille surprenante) ; jeudi 10 janvier : “I’m loving angels instead” (Robbie Williams, Gilles n’arrive même pas à être déçu). Par ci par là un mot d’une copine, et le jour de Noel, une photo de Romain Duris sous laquelle la fille turquoise a écrit : “I know you’re not always perfect, It’s just that I prefer your problems… I’m in love with your imperfections. I love what’s not perfect, that’s just how I am.” Pas d’auteur. C’est peut-être d’elle ? Gilles ne voit pas comment il pourrait arrêter de pleurer.
Puis, le 14 février, au stylo noir et d’une autre écriture: “And I’m waiting for you, I can’t live with or without you”.

Le 14 février c’est aujourd’hui, et en imaginant la fille turquoise écoutant U2 dans les bras du stylo noir, Gilles se dit que c’est injuste, c’est lui qui devrait la consoler devant Moulin Rouge (au 24 mai, une photo d’Ewan Mac Gregor), lui qui devrait lui jouer Ben Harper à la guitare pour qu’elle s’endorme, cette chanson qu’il essaie d’apprendre depuis le mois de janvier…
“When I search my heart it’s you I find”.

Mais Gilles n’a que Baudelaire, “Aimer à loisir, Aimer et mourir, Au pays qui te ressemble!” pour lui tenir compagnie. Et il pleure beaucoup trop pour se rendre compte que c’est pas si mal.
Les premiers épisodes du petit disque de Gilles, c’est par ici !

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3 commentaires

    astrid  | 17/02/10 à 14 h 10 min

  • petit bug : j’ai pas la musique ??? mais j’adoooore !

  • bout'  | 17/02/10 à 18 h 55 min

  • bah voilà ;)

  • andré  | 18/02/10 à 21 h 29 min

  • Gilles, je t’aime

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