Gilles, épisode 14: Bruises I display

02/03/10 par  |  publié dans : Carnets, Musique | Tags :

Anne n’a jamais trop appris à mettre les gens en confiance. D’abord, elle a été élevée selon l’idée tacite que bien s’aimer est un défaut. Et puis, elle a constaté que les personnes les plus intéressantes sont souvent les plus fragiles, les plus indécises. Parfois, elle se surprendrait presque à considérer que l’intelligence, ce gros mot, est proportionnelle au doute de soi.
Du coup, au boulot, elle est nulle pour encourager, pour rassurer. Et avec son fils, c’est encore pire.

Depuis quelques jours, elle voit bien que Gilles n’a pas la forme. Il traverse l’appartement sans être vraiment là, il lui sourit et lui parle par principe, par gentillesse – Gilles est si gentil. Non pas que d’habitude il déploie une énergie et une présence qui illuminent l’endroit… dès l’enfance Gilles a été du genre ailleurs. Du genre, la raison de ma présence ici plutôt qu’ailleurs m’échappe et par conséquent, je n’ai pas les deux pieds parmi vous.

L’inconvénient d’avoir un fils qui ne pleure pas, du moins pas devant sa mère. S’il lâchait de gros sanglots, Anne oserait peut-être un geste tendre, mais tant qu’il retient, c’est comme s’il ne l’autorisait pas à enclencher la fonction « maman affectueuse ». Ce matin par exemple, elle s’est levée au moment où Gilles s’apprêtait à partir en cours. Il a enfilé son manteau, cherché longtemps ses écouteurs au fond de son sac. Face au miroir de l’entrée, Gilles évitait son propre reflet, et lorsqu’Anne a lancé trop joyeusement « Bonne journée ! », elle l’a vu vaciller à l’intérieur. Comme agressé par cette gaieté forcée.
Choquée par sa propre violence envers son fils, Anne ne sait même plus s’il a répondu. Peut-être a-t-il agité la main avant de claquer la porte, peut-être a-t-il marmonné « C’est ça, salut », ce qui est certain c’est qu’il ne l’a pas regardée.

Dans un film, là, la mère aurait probablement couru après son fils dans la rue, le réchauffant d’un discours plein d’amour, « Qui que ce soit cette personne ne te mérite pas ! ». Anne, elle, a préféré se réfugier sous la douche. Incapable de faire sentir à Gilles qu’il vaut quelque chose de bien, et que comme défense contre la tristesse, il y a d’abord la colère.

Gilles n’est pas protégé par l’amour-propre. Il ne se vexe pas, il se blesse. C’est la faute d’Anne, parce qu’en seize ans, elle ne lui a pas appris à bien s’aimer.

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