Gilles, épisode 16: Little darling

02/05/10 par  |  publié dans : Carnets, Musique | Tags :

Séance de shopping avec George Harrison.

Une main jaillit, tout en nerfs et en doigts. “Tiens, essaie celui-là. La couleur t’ira très bien !”
La scène est atroce mais bizarrement, Gilles a bien envie de rire. Depuis ses huit ans, sa mère le traîne dans les magasins deux fois par an, pour lui “refaire une beauté”, dit-elle. Deux fois par an, elle semble regretter de ne pas avoir eu une fille à la place de ce fils.
La dernière stratégie adoptée par Gilles consiste à se diriger directement vers la cabine d’essayage quand ils entrent dans une boutique, et à attendre que sa mère lui tende des vêtements à travers le rideau.
“Alors, ça donne quoi ?” Gilles n’a pas fini de boutonner le jean qu’un visage apparaît dans le miroir, offrant, par la même occasion, l’intérieur de la cabine aux regards intrusifs.
Ça donne que c’est moche, que c’est trop long car Gilles ne grandit pas autant qu’espéré, que derrière les fesses ça pend mais c’est pas plus mal, que ça tombe en dessous des hanches, que c’est bleu délavé et Gilles n’aime pas cette couleur. Ça donne un regard déçu dans le miroir, décidément mon fils n’est pas aussi bien que je veux le croire.
“C’est dommage, ils n’ont pas la taille en dessous. C’est toujours pareil, dans ces endroits !”
“Maman, la taille en dessous ça irait pas non plus… Tu vois bien…”
“Allez, change-toi. On y va. Cette musique me donne mal à la tête.” C’est plutôt que la chanson lui plaît trop mais que le quart d’heure n’est pas aux souvenirs endiablés de jeunesse qu’elle réveille.
Anne sort du magasin énervée, mais tant pis, car elle est si drôle, sur ses nouveaux talons, achetés à la friperie à côté de l’appart, usés et instables: “Ce n’est pas du tout pour faire jeune, qu’est-ce que tu racontes, ils me plaisent vraiment !”
Ce matin déjà elle hésitait sur le trottoir pavé, tout en débitant à Gilles des conseils de vie: “On est bien partis, aujourd’hui, chéri. Toi et moi on est dans une dynamique positive, je l’ai senti dans le miroir, en partant. Tu sais que rien de tel qu’un miroir le matin pour savoir si la journée sera heureuse ? Ce sont ces jours-là qu’il faut consacrer à son apparence ! Se faire plaisir !”
Il est 18h40, agacement maternel et pluie qui s’annonce, à part les talons Gilles et Anne n’ont rien acheté. Dans la rue Gilles se retourne, surpris que sa mère trottine quelques mètres derrière lui. Bientôt il prendra l’habitude de ralentir le pas pour l’attendre.

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