Grand Corps Malade / Funambule

29/10/13 par  |  publié dans : Albums, Musique | Tags : ,

Grand Corps MaladeAprès trois ans d’absence, le jongleur de mots est de retour pour jouer au Funambule. Le nouvel album de Grand Corps Malade, le quatrième, est sorti hier.

Funambule, c’est l’art de raconter des histoires au scénario abouti et en 4 minutes chrono : Au théâtre ouvre l’album sur une musique rythmée de Charlie N’Guyen, qui avait déjà travaillé avec lui sur son album précédent, et file la métaphore de la vie à l’échelle d’une tragédie classique en cinq actes. L’album commence donc sur l’ouverture du rideau et les trois coups de bâtons. La chanson annonce le ton : les mots qui ont fait le succès du slameur, et une musique travaillée sur mesure.

« La voix de Fabien reste le plus bel instrument de l’album », selon Ibrahim Maalouf. Il a raison : reconnaissable entre toutes, la voix de Grand Corps Malade est pleine de graves ; elle émerge naturellement, tout en justesse, dans cet album baigné de percussions et de basses.

Pour la réalisation de cet opus, Fabien a fait appel au trompettiste Ibrahim Maalouf, rencontré en 2011 sur la scène de l’Académie Fratellini, à Saint Denis. Leur collaboration début avec Le Manège, un joli texte sur le temps qui pousse, qui passe et qui repart. Ibrahim en compose la musique « en toute liberté » – seule exigence du slameur : « rythme » et « synchronie » avec les mots. Le résultat plait tant qu’Ibrahim finit par composer la majeure partie des chansons, c’est la première fois qu’il réalise et compose tout un album pour un artiste. Funambule se démarque des trois précédents albums en affichant cette fois une couleur hip-hop, avec du son, du beat, du groove. Preuve d’une certaine maturation de son travail, Grand Corps Malade modèle sa voix comme dans ses précédents albums, mais ici la musique d’Ibrahim prend également toute son ampleur. Cette évolution se ressent particulièrement dans des morceaux comme Le Manège, Le funambule et J’ai mis des mots.

Slam pur

Pause, à la musique très épurée, est sûrement l’un des morceaux les plus emblématiques parce qu’il se rapproche au plus près du slam pur, et de ses titres du début. On retrouve dans ses nouveaux textes, les talents de conteurs de Grand Corps Malade. Les lignes de la main, c’est une histoire, un conte chanté sur des notes semblant sorties tout droit d’une BO. L’écriture est, comme depuis le début, d’une telle qualité qu’on se laisse embarquer par le récit, comme on écouterait un conte. Pourtant

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l’écriture n’est pas lourde, elle n’est pas laborieuse, il y a dans cette chanson de l’humour, des retournements de situation. D’ailleurs ce n’est pas pour rien que depuis le début de sa carrière, Grand Corps Malade répète que son projet musical n’existe pas tant dans ses albums que dans les lives. Le slam est fait pour être chanté et écouté. En attendant d’aller le voir en concert, on se délectera pourtant de ce nouvel album.

Dans un genre différent, Le Bout du Tunnel relate l’histoire incroyable de Laurent Jacqua, un ancien braqueur qui a passé près de vingt cinq ans en prison. Cette fois la plume de Grand Corps Malade se fait plus triste, on est passé du conte à la tragédie. Cet ancien criminel, malade, atteint du Sida, le chanteur l’a rencontré à la prison de Poissy à l’occasion d’un concert et il devenu un ami.

Grand écart

Funambule, c’est aussi l’art de jouer avec les syllabes et les sonorités. J’ai mis des mots, morceau qui groove, avec la participation de l’harmoniciste Fred Yonnet, fait la part belle à la forme, faussement technique, assumèrent poétique – « J’ai mis des mots ; J’émeus des gens ; J’émets des vœux jamais urgents ; J’ai mis de moi ; J’ai mis de vous ; Des émois de nos rendez-vous… » et Tant que les gens font l’amour compose une chanson ludique et joyeuse sur les nouvelles formes de la séduction amoureuse. De son propre aveu, Funambule, titre de l’œuvre et d’une des chansons phares, correspondait parfaitement à l’artiste et à l’homme aujourd’hui qui évolue dans le monde tel un équilibriste – « Entre bitume et tapis rouge, j’ai slalomé de part en part ; J’côtoie la dech et l’opulence, j’apprends à faire le grand écart ».

Et celui des surprises aussi, sous la forme de deux duos. D’abord l’engagé Course contre la honte, un texte à la tonalité plus politique, interpelle surtout par la vive émotion que suscitent le constat inquiet du « P’tit frère » / « Ami châtaigne » – « On va tout droit vers la défaite dans cette course contre la honte » – et la foi envers et contre tout d’un « tonton », Richard Bohringer, éblouissant d’humanité, dont la voix rauque s’élève soudain. Richard Bohringer, c’est son ami depuis sa première tournée en 2007. C’est un discours contestataire, contre une société égoïste, contre les banques, contre un système qui en oubli beaucoup. Ce petit bijou qui oscille entre désarroi et espérance – « P’tit frère, on va le reconstruire ce monde […] On va rien lâcher, on va rester groupé » – est servi par une mélodie belle et lancinante où soudain jaillissent des rythmes et des chœurs.

“Cousu de regrets et de velours”

Le deuxième duo est plus surprenant. Sur une composition d’Ours, Grand Corps Malade se paye le luxe de chanter avec Francis Cabrel. Le morceau suit la ligne du soleil et les courbes de la plus belle fille du village. La traversée, c’est donc la rencontre de deux styles, en guise de passage de relais aussi, un mythe de la variété française qui chante aux côtés d’un slameur. C’est également la réunion de deux époques, de deux publics que Grand Corps Malade mélange depuis ses débuts, lui dont les mots ont rapidement dépassé les frontières de sa banlieue natale. La guitare digne d’une composition de Cabrel sous les mots de Grand Corps Malade, servis par la voix de ces deux interprètes, c’est une rencontre inattendue et d’autant plus réussie.

L’album offre aussi quelques titres acoustiques, tendres et aux arrangements délicats, tels Les Cinq Sens enregistré en live et en une prise avec Ibrahim à la trompette et au piano.

Enfin, pour le sublimissime Te Manquer, il mêle sa voix avec la franco-camerounaise Sandra Nkaké, Révélation Instrumentale Française De L’Année (pris Franck Ténot) aux Victoires du Jazz 2012 : « la voix de Sandra est grave et suave, elle est chaude, elle épouse parfaitement le texte qui parle d’une rupture mais où il y a encore plein d’amour ». La chanson singulière, cousue de regrets et de velours, aux émotions universelles, est le point d’orgue de cet album.

C’est certain, Fabien, alias Petit Chat Bleu (surnom que lui donna sa maman) alias Grand Corps Malade, funambule, a également tout d’un magicien des mots : il use de la langue de Molière tel un jongleur, pour une véritable numéro d’équilibrisme musical. Une réussite.

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