L’amour en deux chansons de Bob Dylan

17/02/10 par  |  publié dans : Musique | Tags :

Ne serait-ce que pour évoquer deux chansons d’amour de Bob Dylan, se montrer le plus prudent possible. Y aller doucement avec les qualificatifs, car qui dit adjectif dit trop vite catégorie, style, ces trucs-là auxquels le musicien s’est acharné à échapper depuis le début de sa carrière, au tournant des années 60. “Artiste politique”, “emblème d’une génération”, on a trop vu ces étiquettes se coller sur son dos alors qu’il se contentait de jouer. De Dylan on n’a que ses chansons. Tenons-nous en à elles, donc.

Sorti en 1965, Bringing it all back home est, comme Another side of Bob Dylan qui le précède, un album de l’entre-deux : tous deux se situent après la série de disques assimilés à la protest song folk, et avant ceux marquant le passage de Bob Dylan aux sons électriques. L’album passa plutôt inaperçu à sa sortie puisque il fut éclipsé quelques mois plus tard par Highway 61 revisited, qui souleva la controverse et l’incompréhension parmi les fans. Qui avait dévoré leur Dylan, celui de Blowin in the wind et de The Times they are a changin ?
Avec le recul, Bringing it all back home est un disque de plus grâce auquel Dylan échappe aux cases dans lesquelles le public et la critique ont tenté de le coincer. Des titres ancienne époque dans la veine du Freewheelin de 1963, tels Mr Tambourineman ou la litanie It’s allright, Ma (I’m only bleeding), côtoient les électriques Outlaw blues et Maggie’s farm. Et il abrite deux trésors amoureux, She belongs to me et Love minus zero/no limit. La chanson d’adieu It’s all over now, baby blue clôt le disque.

No place to fall

“She’s got everything she needs, She’s an artist, She don’t look back”. Le ton est donné dès les premiers vers de She belongs to me, qui suit la structure du blues. Cette artiste là a des pouvoirs hors du commun, capable d’être contentée et de ne rien regretter.
Le texte est construit sur l’anaphore, annoncée par le titre. D’ailleurs pas une fois dans la chanson Dylan ne prononce la phrase She belongs to me, qui surplombe juste la chanson, comme pour rappeler que non seulement “She” est fascinante, surnaturelle, mais qu’en plus elle appartient au chanteur. Magicienne, collectionneuse, mystérieuse qu’on espionne à travers le trou de la serrure. A croire qu’elle n’existe pas et que si elle appartient au chanteur, c’est parce qu’il l’a façonnée selon ses idéaux : il l’a faite orpheline, artiste, muse de la musique, lui offrant une trompette pour Noël. Quant à ce “You” auquel s’adresse la chanson, il pourrait bien s’agir d’un “Je” détourné, celui du chanteur lui-même, qui se place en objet à la merci de “She” : “She’s an hypnotist collector, You are a walking antique”. Si bien qu’on ne sait plus qui appartient à qui, l’homme et la femme étant entre les mains l’un de l’autre.

Valentines can’t buy her

Si She belongs to me se concentre sur la vision de la femme sans mentionner le reste du monde, Love minus zero/no limit décrit le monde par opposition à l’être aimé. D’un côté il y a “My love” qui rit comme les fleurs, de l’autre les “banker’s nieces” qui rêvent d’un bon parti et les gens qui lisent des livres et étalent leur savoir.
Le texte entier se fonde sur des paradoxes, qui illustrent à la fois que les qualités de cette femme dépassent la logique pour créer leurs propres résonances (“she’s true like ice, like fire”), et combien elle se situe à contre-courant des comportements établis : alors que les gens parlent d’avenir elle chuchote, tandis que les statues en allumettes s’écroulent elle ne bouge pas d’un cil.
Car c’est aussi la fin d’un monde que raconte la chanson, une apocalypse vue par le chanteur et par la femme au regard surplombant. Si le Je du poète est absent, comme dans She belongs to me, il est présent indirectement dans ces “My love” répétitifs. La dernière phrase du texte sonne comme un retour de la figure de l’auteur : l’être aimé, pourtant si puissant, cogne à la fenêtre du chanteur comme un corbeau à l’aile cassée. Surprenante image funeste, d’une magicienne fragile et dépendante de l’autre.

Forget the dead you’ve left

Dans la dernière chanson de l’album, le portrait de la femme n’est même pas esquissé, puisqu’elle sert de prétexte pour raconter une rupture et un nouveau départ. Sans trace de sentiment amoureux, It’s all over now, baby blue est tout de même d’une incroyable tristesse. “The sky, too, is folding under you, And it’s all over now, Baby Blue”: ce monde est fini alors va-t-en. La manière dont le chanteur s’adresse à la femme dans ce texte trouvera un écho, quelques mois plus tard dans Highway 61 revisited, au destinataire de Like a rolling stone. Là, la femme-muse de Bringing it all back home aura disparu pour laisser plus de place au chanteur, dans le rôle du tireur-donneur de leçons (“You’ve gone to the finest school all right, Miss Lonely” et aujourd’hui tu es à la rue, pas facile, n’est-ce pas ?).
En attendant, il se montre tendre envers ce Baby Blue, qui a de commun avec la muse de Love minus zero qu’elle est spectatrice d’un achèvement. “Strike another match, go start anew And it’s all over now, Baby Blue.”
Le journaliste musical acharné pourrait voir en ces vers l’annonce de la fin d’une période musicale pour Bob Dylan, la nécessité de repartir de zéro. Quel acharné, vraiment.
Bringing it all back home, 1965, Sony.

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