Les sucettes à l’anis : nom d’une pipe !

18/01/10 par  |  publié dans : Musique | Tags : ,

En 1966, France Gall a 18 ans. Auréolée d’un grand prix de l’Eurovision qu’elle partage avec Serge Gainsbourg pour leur Poupée de cire, poupée de son, la jeune France aime que la France l’aime. Sa collaboration avec celui que beaucoup qualifient de “pygmalion” – le terme, pour l’instant éculé, prendra son sens lorsque Serge rencontrera Jane – continue.

C’est donc avec enthousiasme que la chanteuse enregistre les Sucettes à l’anis, ce hit instantané que les Français fredonnent avec elle : “Annie aime les sucettes, les sucettes à l’anis. Les sucettes à l’anis d’Annie donnent à ses baisers un goût anisé”. C’est mignon, bon enfant, le public adore. Sous ses airs de fillette aimant les sucreries et le clamant de sa petite voix suave, France Gall cartonne. Après tout, le texte est écrit pour elle, c’est Gainsbourg qui le dit avec un sourire entendu. Mais on commence à connaître le bougre, et certains – pas France Gall, du moins pas encore – se mettent à lire entre les lignes. Et si… ?

Et si ça voulait dire autre chose ?

“Je l’ai enregistrée très, très, très innocemment, contrairement à ce qu’on a pu dire” confie France Gall à l’éditeur Philippe Constantin en 1968, “Je suis partie au Japon pendant que le disque sortait à Paris. Les programmateurs de radio ont hurlé : « Elle est complètement folle, elle va se ridiculiser ». Moi, je n’en savais rien. Et quand je suis revenue, je n’osais plus sortir de chez moi. Je n’osais plus faire de radio, plus de télé.”
Damned.
Qu’est ce qui a bien pu choquer la donzelle – et les programmateurs de radio – alors que Les sucettes font un tabac ? La censure elle-même, particulièrement virulente et aux aguets dans les années 60, n’a rien vu venir. Le clip, pourtant, a mis la puce à l’oreille du spectateur prude : la petite France Gall, brandissant une sucrerie de plus de 20 centimètres de longueur pendant que ses camarades consomment goulûment les leurs avec un regard-caméra qui en dit long… Pas de doute : la télévision française diffuse à heures de grande écoute un scopitone ouvertement pornographique… sans le savoir.

Serge Gainsbourg lâche enfin le morceau : évidemment, les paroles des Sucettes contiennent deux niveaux d’interprétation. Derrière la fillette qui aime les friandises se dissimule la description d’une fellation. Scandale immédiat. Les ligues de vertu s’affolent, France se cache, Gainsbourg se gausse, et le quidam écoute avec davantage d’attention :

“lorsque le sucre d’orge parfumé à l’anis coule dans la gorge d’Annie, elle est au paradis”.

Que cette allusion presque explicite à l’orgasme sexuel ait pu échapper aux censeurs est stupéfiant. La Lolita de Nabokov, en dépit d’une qualité d’écriture inégalable, n’avait pas eu droit à tant d’égards. On pense irrémédiablement au film qu’en tira Stanley Kubrick en 1692, avec son héroïne – 16 ans au compteur contre 12 pour celle du roman – alanguie dans la pelouse, lunettes sur le nez et… sucette à la bouche. L’allusion, chez Kubrick, se passait de mots.

France Gall, Sue Lyon (dans Lolita) : même hobby, même scandale.

Et alors que dans le pays entier, les petites Annie chantent les sucettes devant leurs parents en échange d’une poignée de centimes de francs*, France Gall, elle, ne réclame que “quelques pennies” ; un mot choisi pour la rime. Mais pas que…
La chanson ne fait plus illusion, et l’engouement laisse place à une indignation polie. Trop tard : le succès a été au rendez-vous.

Par la suite, Gainsbourg ne se lassera pas de placer dans la bouche de ses interprètes – Jane, essentiellement – des mots sans équivoque. Le légendaire “je vais et je viens, entre tes reins”** n’échappera pas à l’ire médiatique, mais la chanson sera rapidement, et en dépit du scandale suscité, considérée comme un chef d’œuvre.

Aujourd’hui, les sucettes de France paraissent bien sucrées face aux bluettes faussement aguicheuses des chanteuses de RnB. Mais grâce à Serge, la petite robe blanche de France Gall est entrée dans la légende. On n’en dira pas autant du string de Britney.
*Témoignage rapporté par une lectrice d’Envrak, âgée de 6 ans au moment des Sucettes.
** in Je t’aime, moi non plus

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3 commentaires

    aure de corse incognito  | 18/01/10 à 20 h 53 min

  • au fait on attend toujours ton article avec “curcuma” dedans…

  • Catherine  | 15/05/13 à 11 h 23 min

  • Tu m’as bien fais rire en comparant la robe blanche de France et le string de Britney! String, que du reste, elle ne porte plus depuis longtemps!! ;)

  • françine  | 03/08/14 à 21 h 37 min

  • Serge gainsbourg s’est servie d’une gamine… c’est un sale type !

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