Mano Solo, chacun sa peine

18/01/10 par  |  publié dans : Artistes, Musique | Tags : ,

Le chanteur s’est éteint le 10 janvier à Paris, laissant derrière lui dix albums et une communauté de fans en deuil. Hommage en chansons.

On ne pourra pas dire qu’il n’avait pas prévenu. Depuis ce jour où un toubib lui apprit qu’il était séropositif, il y a plus de quinze balais, la mort le suivait comme son ombre, le Mano. Et il ne se privait pas d’évoquer cette petite sœur de malheur dans ses chansons et ses dessins.

Ce 10 janvier, la nouvelle a tout de même foudroyé l’Internationale Shalala, cette communauté bigarrée faite de toutes celles et ceux dont les entrailles vibrent au rythme des textes et de la voix éraillée de Mano Solo. Faut dire qu’il avait le chic, celui-là, pour pincer l’une des cordes sensibles que les blessures de l’existence ont tissées dans nos âmes. Bien sûr, chacun la sienne : impossible de mettre deux Manomaniaques d’accord sur le meilleur titre de leur icône païenne. Mais, quand les rues se vident le soir, tous ne manquaient pas d’entonner en chœur à chaque concert cette petite chanson « Shalala, lalala… ».

Un angoissé à la « Soif de vie »

Ce maudit dimanche de janvier, à 46 ans du matin, la mort a fini par gagner la course poursuite contre Mano. La collision a eu lieu à l’hôpital Bichat, à Paris forcément, ville avec laquelle il entretenait une relation d’amour et de haine mêlés. Alors oui, il a bien essayé de fuir la ville et avec elle la vie, ces deux arrogantes, en se réfugiant dans l’héro ou sur une péniche amarrée sur le Canal du Midi, mais une force irrésistible le forçait toujours à rentrer au port. Il avait beau aspirer à d’autres contrées, à des pays qui valent le coup… Rien à faire, c’était partir pour mieux revenir. Quitte à faire des tours sur le Périph’, ce boulevard circulaire synonyme du temps qui file inexorablement. C’est qu’ils lui manquaient trop, ces lieux qu’il chantait dans ses albums : le petit théâtre du Tourtour, la Goutte d’Or, le pont d’Austerlitz, les Abbesses, le Sacré Cœur ou la rue Botzaris. Et sans doute plus encore les habitants du feu rouge et tous les hommes seuls.

Comme l’existence, la capitale est faite d’une bonne dose de merditude – misère, solitude, amours enfuis, prostitution, et leurs compagnes obligées, alcool et dope, auxquels il faut cependant rajouter de bonnes rasades d’espoir. Mélangez le tout et vous obtenez le cocktail dont était fait l’imaginaire débordant de Mano.

C’est qu’il était un peu schizophrène, l’ami, capable dans un même élan de chanter l’envie d’en finir et la puissance réparatrice de l’amour. Bien conscient que celui-ci est à double tranchant – et qu’y a même certains qu’en crèvent-, Mano ne pouvait pas s’empêcher d’y croire. Et de hurler sa soif de la vie, son envie de goûter au bonheur malgré cette angoisse sourde du temps qui passe, de faire un marmot même si la vie c’est pas du gâteau, de s’entourer d’animals de tous poils, comme ceux de sa chienne Mazda qui ne se lassait pas d’arpenter la scène durant ses concerts, de s’émerveiller pour les chevaux d’Aubervilliers, ceux du cirque équestre Zingaro, ou de s’extasier devant la beauté des gitans, dans un tableau peint avec les mots dont l’intro confine au sublime.

La spontanéité comme politique

D’un album à l’autre, Mano Solo alternait entre désespoir, colère ou optimisme, avec des dosages variables au gré de son moral du moment. Autodidacte, il avait cependant hérité de ses parents un engagement irréductiblement anticonformiste – fils du dessinateur Cabu et de la journaliste Isabelle Monin, co-fondatrice du magazine écolo-libertaire La gueule ouverte dans lequel Mano a fait ses premiers croquis -, et parsemait ses textes de messages, dans ses chansons comme sur son site Internet, où il délivrait régulièrement ses coups de crayon, de gueule ou de cœur spontanés à destination de ses frères misère, et non de quelconques fans, lui qui avait en horreur toute idolâtrie.

Résolument du côté du peuple, il savait aussi chanter la Révolution sur un ton faussement naïf, fustiger la sarkozysation des esprits, cette compassion pour les nantis, et pointer la vanité de ces derniers, tellement soucieux de leur image qu’ils en oublient d’être heureux. Réfractaire à toute chapelle politique, il répondait malgré tout présent aux causes qu’il jugeait bonnes, comme en avril 2006 quand ses potes des Têtes Raides ont organisé un grand raout contre l’immigration jetable place de la République, à Paris.

N’imaginez pas pour autant qu’il y avait plusieurs personnages en lui, un Docteur Mano (le surnom que ses parents lui ont donné quand il était minot) et un Mister Solo. C’était au contraire un personnage bien entier, capable de s’interrompre net au milieu d’une chanson pour engueuler un fan un peu trop excité qui anticipait les paroles de ses chansons. Ou de faire la morale à son public, trop occupé à le photographier pour goûter le moment présent. C’était le 12 novembre dernier à l’Olympia, où Mano donnait son dernier concert, juste avant d’être hospitalisé.

Peut-être pressentait-il que la mort avait enfin décidé d’arrêter de l’oublier. Toujours est-il que pour le deuxième rappel, il revint seul en scène avec sa guitare et offrit à son public plusieurs chansons dans une atmosphère intime, comme s’il voulait essayer de retenir ce « jour de novembre à la con ». En guise de testament, il laisse à ses enfants païens, dix albums, soit une centaine de poèmes chantés, et une flopée de souvenirs. Alors merci Mano, simplement; d’être « venu nous voir avant de partir».

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