Marilyn Manson nous a bien eus…

21/11/10 par  |  publié dans : Artistes, Musique | Tags :

Quand youtube n’existait pas, il fallait se coucher tard pour voir un clip de Marilyn Manson, invariablement diffusés à heures de petite écoute à la télévision. Le chanteur cultive alors consciencieusement son look ectoplasmique à base de maquillage à la truelle et de postures disloquées. A cette époque, Marilyn est l’un des papes du shock-rock*, il crie beaucoup quand il chante, se laboure le corps pour arborer des cicatrices de star rebelle, se prend de passion pour les multiples déclinaisons du verbe “fuck” et fait semblant d’être nuisible en portant un casque nazi. Ses clips, parfois absolument dégueulasses (The beautiful people, Tourniquet), souvent salement classes (Long hard road out of hell, Man that you fear) se veulent choquants, provocants et, disons-le tout net, effrayants.

The beautiful people : une chanson et un clip qui font peur.

Il est moche, Marilyn Manson, avec ses longs cheveux gras, sa grande bouche goudronnée et ses yeux tout blancs. Les rumeurs les plus effarouchées font même état de sacrifices de poulets sur scène (on laissera aux seuls végétariens le soin de s’offusquer. Les autres n’ont rien à dire), et aux États-Unis, les familles républicaines le considèrent comme le diable en personne : “si nos enfants sont violents, c’est parce qu’ils écoutent Marilyn Manson, vous savez, le chanteur sataniste”. Pardi. Mais à nous, on nous la fait pas. Derrière les grands cris qu’il pousse et les guitares qu’il sature et triture à satiété, on sent bien poindre autre chose chez le sieur Marilyn : l’envie d’en découdre. Avec son image, d’abord. Marilyn Manson, aussi sataniste qu’un fermier périgourdin, ne cache plus très longtemps sa passion pour la peinture, la littérature et la philosophie. Il faut au moins ça – arrêter de masquer son immense culture derrière une image sulfureuse – pour se débarasser d’une étiquette de taré congénital. Le documentariste Michael Moore est le premier à nous mettre la puce à l’oreille. En demandant au chanteur de donner son analyse du massacre de Columbine – perpétré par deux de ses plus grands fans – Moore lui permet de faire valser en quelques minutes un bon million de préjugés (dans Bowling for Columbine). Rapidement, Manson s’embourgeoise.

Heart shaped glasses : une chanson et un clip qui font pas du tout peur.

Autrefois épouvantable, son visage se devine peu à peu derrière des masques de moins en moins horrifiques. Et c’est le coup de grâce : après Portrait of an American Family (1994), Smells Like Children(1995) et Antichrist Superstar (1996, sans doute son chef d’œuvre), Marilyn Manson sort Mechanical animals (1998), véritable vivier de tubes qui ne laisse plus aucune place au shock rock. Place au consensus : Coma white, The dope show ou encore l’évocateur Rock is dead cartonnent, les clips passent à 20h, Marylin bouleverse son dressing et devient glamour. Le vrai visage de Marilyn Manson, c’est donc celui de Brian Hugh Warner – son vrai nom – fan d’Alice Cooper, certes, mais aussi et surtout de David Bowie et Bryan Ferry. La farce n’avait donc que trop duré. De désespoir, les fans de la première heure s’ouvrent les veines dans leurs journaux intimes. Mais grâce à cette démarche que beaucoup jugent opportuniste et commerciale, Marilyn Manson gagne de nouveaux admirateurs. Et preuve que ce tournant musical n’est pas qu’une parenthèse, Mechanical animals va faire des petits. En 2000, Holy wood, plus nerveux que l’album précédent mais toujours tourné vers un rock consensuel, permet à Manson de livrer deux de ses plus gros hits, Disposable teens et The nobodies (l’un de ses plus beaux clips). Curieusement, Holy wood ne rencontre pas le succès de Mechanical animals, ce qui n’empêche pas le chanteur, désormais peintre prisé et dandy assumé, d’enfoncer le clou avec le superbe Golden age of grotesque (2003). Ce nouvel opus, hommage musical à l’art dégénéré, Peter Pan et Oscar Wilde, plonge l’auditeur dans l’univers des cabarets allemands des années 30. Une réussite artistique que Manson partage alors avec son épouse, l’effeuilleuse rétro Dita Von Teese (qui lui inspire le clip de Mobscene) et le guitariste John 5, particulièrement en forme.

Avec son (ex) épouse Dita Von Teese.

Alors ? Il vous fait encore peur, Marilyn Manson ? Toujours persuadé que l’artiste n’est rien moins qu’un chantre forcément affreux du shock-rock ? Il vous reste à écouter ses deux derniers albums, loin d’être ses plus réussis, mais qui recèlent deux des meilleurs titres du Manson dandy : le finalement très pop Heart shaped glasses, seul véritable tube de Eat me, drink me (2007), ode à la Lolita de Kubrick où Evan Rachel Wood arbore la même panoplie que la mythique Sue Lyon (voir clip ci-dessus). Enfin, Marilyn tire définitivement un trait sur l’ancien Manson, en commettant The high end of low en 2009, d’où émerge le très fun Arma-Goddamn-Motherfuckin-Geddon.

Malgré ses efforts pour mettre à jour ses véritables ambitions artistiques, Marilyn Manson, actuellement en studio pour l’enregistrement d’un album qui sortira courant 2011, peine à se défaire de son image de rockeur démoniaque. Une image construite de toutes pièces dans les années 90, mais dont il paye aujourd’hui les conséquences, en se voyant contraint de provoquer à tout prix le consensus, quitte à livrer des albums nettement moins inspirés, ou à faire la potiche sur le plateau de “La méthode Cauet” (véridique). Mais s’il l’a bien cherché, il faut au-moins reconnaître à Brian Hugh Warner un certain génie : outre celui de la reprise (un domaine dans lequel il excelle, pour preuve les relectures sensationnelles de Sweet dreams, I put a spell on you, tainted love, personal Jesus…), celui de la dissimulation. Le hurleur nazi était en fait un chanteur dandy. On serait mal avisés de ne pas l’admettre : ce satané Marilyn Manson nous a bien eus.

Du shock-rock au glam-rock : effectivement, Marilyn Manson a bien changé

* Le terme de Shock rock regroupe plusieurs styles différents qui associent la musique rock avec des prestations en concert choquantes, mettant en scène du sexe et ou de la violence visant explicitement à provoquer (source : wikipedia).

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2 commentaires

    nempower  | 21/11/10 à 17 h 07 min

  • Interressant comme d’habitude…

  • LaChose  | 06/08/12 à 9 h 35 min

  • Article intéressant et bien écrit ^^ …Et qui me fait dire, une fois encore, que je suis née trop tard…

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