Naïm, Fersen & co sous une bonne étoile

07/03/11 par  |  publié dans : Albums, Musique | Tags :

Ce mois-ci, une jolie fournée d’un joli petit label, Tôt ou tard.
La crise du disque ne semble pas avoir entamé – ou si peu – la belle motivation du label Tôt ou tard, indépendant depuis 2002 après avoir été délesté de ses obligations envers la Warner. Un affranchissement qui a permis à son fondateur, Vincent Frèrebeau, de faire de sa création un lieu entièrement dédié à la nouvelle chanson française et à servir de tremplin à l’envol de certains artistes désormais confirmés – la regrettée Lhasa, Vincent Delerm, Jacques Higelin, Thomas Fersen…
Alors que la dématérialisation du disque provoque l’inquiétude des puristes et que le téléchargement illégal fait l’objet d’un véritable débat politique, Vincent Frèrebeau continue à parier sur la musique enregistrée. Une foi indéfectible qui, en 2007, fait passer le label tout près de la faillite. C’est au succès phénoménal de la chanteuse israélienne Yael Naïm en 2008 que Tôt ou tard doit sa nouvelle respiration. L’artiste personnalise à merveille le caractère à la fois commercial et artistique du label, qui allie aujourd’hui plus que jamais vente d’albums et engagement qualitatif. C’est sans doute cette force de caractère et cette courageuse exigence qui expliquent la relative ténuité du catalogue de Tôt ou tard, là où d’autres misent tout sur le chiffre. Celui qui avait débuté sa carrière comme guitariste auprès de son complice de toujours, Thomas Fersen, est aujourd’hui l’un de ces Don Quichotte de la musique, mais de ceux qui sont venus à bout des moulins à vent, au prix d’un engagement sincère.

Une belle réussite, qui se poursuit aujourd’hui avec les sorties de nouvelles pépites, parmi lesquelles le dernier album de Yael Naïm, dans les bacs depuis le mois dernier. Couronnée du prix de la meilleure interprète féminine lors des dernières victoires de la musique, la chanteuse livre avec She was a boy un album féérique (c’est en tout cas l’impression donnée par les chœurs qui l’accompagnent dans la plupart des titres), peu avare en potentiels tubes. Parmi eux, le single Go to the river et Come home, déjà sortis récemment.

On aime aussi le son délibérément rétro de Never change, l’orientalisant Man of another woman, et la jolie simplicité de la valse If I lost the best thing. Si par moments, les yeux fermés, on se surprend à confondre Yael Naïm avec la canadienne Feist – dont on n’a plus beaucoup de nouvelles – le doute n’a plus de place sitôt que la voix de la chanteuse s’envole d’un octave à un autre avec une facilité qui a tendance à nous ébahir. La voix, d’ailleurs, qui glisse comme sur les cordes d’un violon – un instrument auquel elle se marie superbement – se balade dans les accords majeurs ; la tessiture de Yael a des sursauts joyeux. Mais la mélancolie lui sied tout aussi bien, à l’image de celle qui traverse le magnifique titre Today, l’un des plus beaux de l’album. Dommage cependant que Yael Naïm ait cédé à des obligations que l’on devine purement commerciales, en chantant tous ses titres en anglais.

Également chez Tôt ou tard, le toujours discret Dick Annegarn, dont l’album Folk talk est sorti fin janvier, mise quant à lui sur un minimalisme musical lui permettant de mettre en avant sa voix profonde et étrange. Passée l’impression d’entendre un disque 45 tours passé sur un platine 33 – enfants, on s’amusait des voix transformées par cette manipulation – on se laisse transporter par les accords vintage de la guitare d’Annegarn. Hommage très personnel au folk-blues américain, Folk talk propose des reprises de standards tels que Saint James Infirmary, Down In The Valley, The Rising Sun, Black Girl, Georgia, Love Me Tender… Après un Careless love presque a capella, Annegarn se lance dans une interprétation étonnante de Fever, dépouillée des joyeux claquements de doigts de Peggy Lee. Quelques titres plus loin, un réussi Don’t think twice it’s alright, morceau récupéré au répertoire 60’s de Bob Dylan, laisse place à un moins convaincant Down in the valley, tandis que le Little boxes de Malvina Reynolds se retrouve joué – et moins enjoué – à deux accords. Imparfait mais intéressant dans la façon dont Annegarn se réapproprie avec humilité quelques titres parmi les plus mythiques du répertoire américain, Folk talk est un album qui puise son authenticité dans son refus de boursouffler ses titres d’instrumentations contemporaines, le rendant ainsi atemporel. Un disque qu’on peut apprécier aussi bien dans un lecteur mp3 que sur un gramophone.

L’un des complices de Dick Annegarn, Freddy Koella, trouve lui aussi refuge chez Tôt ou tard. Guitariste génial plébiscité par le grand Dylan en personne, mais aussi par Willy Deville et Lhasa (on oublie l’épisode Carla Bruni), Koella trace sa route en solo, et livre avec Undone un second album instrumental empruntant aussi bien au jazz et au blues qu’au folk. Disque court et agréable dont la pochette évoque vaguement le cinéma de Jarmusch – impression confirmée à la première écoute – Undone propose dix morceaux qui laissent au musicien le loisir d’improviser. Cette liberté musicale fait la beauté de l’album, construit un univers bannissant toute vocalise. On en retient surtout le très beau Snow, composé en hommage à Lhasa, et le mélodieux Elephant. Épuré, léger, Undone est une belle surprise pour tous ceux qui aiment allier jazz, whisky et décontraction. Après avoir passé trop de temps dans l’ombre des grands (et des moins grands), Freddy Koella, à 60 ans passés, mérite de s’imposer enfin comme un artiste lumineux.

Dans un tout autre registre, la belle constance de Thomas Fersen, dont l’album Je suis au paradis sort le 7 mars, force le respect. Résolument hors des sentiers battus et réfractaire à toute promotion massive, le chanteur réussit à nouveau à donner naissance à des marginaux attachants, à l’image de ce squelette de train fantôme qui hante le titre J’suis mort, ou encore le balafré de la chanson éponyme, les loups-garous et l’enfant-sorcière dans lesquels l’artiste met un peu de lui-même. Romantisme macabre et humour tendre traversent ce nouvel opus où les cordes s’invitent jusqu’à l’outrance. Pour le coup, Fersen frôle la perfection. Si on ne devait en conseiller qu’un, ce serait celui-là.

Tous les albums cités sont en vente en ligne sur le site de Tôt ou tard au format CD ou en téléchargement (au prix de 0,99 euros le titre ou 9,99 euros l’album en entier)

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

Laisser un commentaire