“Nous, Tziganes” en Avignon

31/07/18 par  |  publié dans : A la une, Danse, Festival, Musique, Scènes, Théatre | Tags : , , , , , , , ,

Minorités

Ariane Mnouchkine ne jouera pas au Canada sa pièce relatant le génocide des Amérindiens. Les survivants refusent qu’après leur avoir volé leurs vies, leurs terres, leur culture, on s’approprie leur histoire. “Pour en faire quoi?”.

Comment le leur reprocher, à eux les parias, qui sont à des années lumières du Théâtre du Soleil?

 

 

Les auteurs et acteurs de “Nous Tziganes” ne le sont pas non plus, Tziganes. Quoique.

Alexandra Beaujard, chanteuse à la belle voix profonde, accordéoniste et danseuse a créé le “Nadara Gypsy Band”, célèbre groupe Rom de Transylvanie. Elle fait cette année à Avignon ses débuts au théâtre, et elle fait bien! Le patronyme du violoniste Thomas Kretzschmar sonne comme klezmer, il joue avec les frères Schmitt, guitaristes manouches virtuoses et forme un Gypsy Quartet. La comédienne Marie Grudzinsky a un patronyme balkanique, en secouant leurs arbres généalogiques il pourrait bien en tomber quelques Roms.

 

Les Roms, appellation qu’ils se sont eux même donnés pour représenter leurs six millions de cousins de culture et de langue en Europe, Gitans d’Espagne, Manouches de France, Sintis d’Italie, Gypsys et autres Bohémiens, on vécu d’errance, entre nécessité économique, expulsions et persécutions. Les survivants au génocide sont depuis la seconde guerre mondiale sédentarisés par force, ou de force. Migrants de l’intérieur ils gardent une culture de la survie: “hier n’existe plus, demain n’est pas encore, il faut se procurer aujourd’hui de quoi se nourrir le jour même”. Pour eux, écrire leur histoire n’est pas une priorité, pas même un projet imaginable.

C’est ce qui rend précieux le travail de collectage et d’écriture de passionnés comme Jean-Claude Seguin, fondateur du théâtre du Loup Blanc.

Bien sûr il y a des évolutions, des roms intégrés, des écrivains ou cinéastes, comme le gitan Tony Gatlif, dont Alexandra a été l’assistante pour Transylvania et Liberté.  Mais de tout temps, seuls les musiciens sont l’élite des Roms, reconnus pour leur virtuosité inégalée.

Alors, que des gadgés contribuent à faire découvrir, connaitre et reconnaître la culture Tzigane, c’est une belle rencontre. Ainsi, quand Henry Cuny avec “L”hiver nous demandera ce qu’on a fait l’été”, nous plonge dans l’univers de Kezmarok, il nous introduit à cette culture bien mieux qu’un traité de sociologie. Les protagonistes sont de fiction, mais inspirés de personnages bien réels, qui s’y reconnaissent.

 

Nous, Tziganes

La pièce est traversée par le récit de Maria, une force de la nature, qui aime rire et à le verbe haut, une maîtresse femme manouche qui a marié un gadjo. Ca ne se fait pas, mais comme il a menacé arme à la main de l’enlever, alors ça, ça leur a plu. Entre musique théâtre et danse, les époques se télescopent, Sevda est une petite fille sur la route avec son accordéon plus grand qu’elle, et on la croit. Drago traverse la pièce d’un air buté et farouche avec son violon. Taciturne, il ne s’exprime qu’à travers sa musique et peu de mots. Le décor est construit sur scène par les acteurs, un camp précaire fait de toiles et d’objets de récupération.

Sans doute le propos gagnerait-il en sobriété en réduisant les manipulations d’objets parfois redondantes, mais c’est déjà une très belle pièce, portée magnifiquement par ses trois protagonistes.

Comme il se doit pour des nomades, “Nous, Tziganes” mérite de voyager longtemps.

Jean Barak

 

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