Playlist 2012 : Evening Hymns – Spectral dusk

25/10/12 par  |  publié dans : Albums, Musique | Tags : , , ,

Où l’on vous parle de l’esprit Kütu Folk…

Je ne peux pas revenir sur la découverte d’Evening Hyms sans évoquer Kütu Folk. Label indépendant créé par un collectif d’artistes et basé à Clermont-Ferrand, Kütu Folk records tente depuis 2006 de conjuguer ambitions esthétiques et musicales. Au travers d’objets conçus et réalisés par les artistes eux-même, le label remet, à l’heure de la dématérialisation et des formats virtuels, l’objet disque au centre du discours. Ce qui lui donne une identité et une cohérence forte. Attachante qui plus est.

Kütu Folk, c’est un état d’esprit donc. Du cousu main, comme les pochettes. Des vrais textes, des vrais sentiments, de vraies émotions. De la musique contemplative de The Delano Orchestra aux ballades bricolées d’Hospital Ships en passant par la folk épurée de St Augustine ou la fraîcheur artisanale de Garciaphone (et j’en passe), tout est du vécu. Tout y est authentique, c’est la condition sine qua non. Pas étonnant dès lors, que les canadiens d’Evening Hymns aient rejoint la famille il y a plus d’un an.

“Come, let us sing an evening hymn to calm our minds for rest” *

Evening Hymns est d’abord un homme, Jonas Bonnetta, grand barbu à la voix épaisse qui se ressource en coupant du bois dans la forêt. Au delà des raccourcis et des préjugés faciles (Canada + chemises à carreaux + barbe + guitare = bûcheron songwriter néo folk à la mode), le trentenaire a été propriétaire d’une scierie dans le pays des érables. De là à penser qu’il fabrique ses chansons comme un menuisier taille ses œuvres, il n’y a qu’un pas. Pas forcément faux d’ailleurs.

Je les ai vu, lui et l’inséparable Sylvie Smith à la voix d’ange, jouer un soir dans la minuscule cave d’un pub irlandais de Lyon. C’était pour interpréter leur très bel opus Spirit guides, sorti en 2010 en France. Un supplément d’âme a habité les lieux cette nuit-là.

Après cet essai contemplatif qui a marqué les esprits, la folk épurée et boisée du canadien « and friends » (car ont également collaboré ses amis musiciens de Timber Timbre, The Wooden Sky ou encore City and colour) est de retour. Spectral Dusk (sorti fin août chez Kütu Folk Records/Differ-Ant) s’adresse à un spectre en particulier, celui du père de l’auteur-compositeur-interprète, disparu lors de l’enregistrement du précédent album sus-cité. Avec une simplicité et une pudeur désarmantes, Bonnetta signe une œuvre d’une grande intimité.

Face à la perte de cet homme qui lui apprit à travailler dur (« You taught me how to be a working man »– You and Jake-), tantôt il se révolte, tantôt il accepte. D’une voix impérieuse qui se brise parfois, il dit le manque, la gratitude, la colère et l’apaisement (« I sing these hymns to call you in, I shout these songs to let you go » – Arrows -).

“You can be anything”

Il faut écouter plusieurs fois l’album pour en discerner avec précision les contours et les détails, tant l’ensemble, à la fois intense et doux, ne paraît former au début qu’une unique ode, un long chant crépusculaire, dédié à la mémoire d’un seul être. Mais comme le dit lui même l’intéressé dans les remerciements/crédits, cet album est aussi pour sa famille. Pour les proches qui restent là. A l’instar de cet ambigu Family tree, portant la peine et l’espoir, le doute et la confiance, et que l’orphelin veut « couper, brûler pour construire une nouvelle effigie » qui rendrait sa liberté au mort.

De la cendre, de la sciure (« Dusk ») doit renaître quelque chose.

Après une introduction toute en douceur et nimbée d’orgues, le premier titre Arrows frappe fort, avec le rythme sourd du tandem batterie/piano, bientôt sublimé par la montée en puissance d’une guitare lointaine.

Les arrangements mystérieux et les chœurs féminins de la fidèle Sylvie Smith font de certains titres (Family Tree/Spectral Dusk) des plages atmosphériques uniques, propices à la contemplation. Les passages instrumentaux, eux, sonnent le temps du calme furtivement revenu, comme le magnifique -et très cinématique- morceau de 9 minutes qui nous fait dériver à travers la Irving Lake Access road, un lieu qu’on imagine aisément lié à l’enfance de Jonas.

On y croise des souvenirs émus (sur la ballade folk You and Jake), des cuivres et des cordes douloureuses (la douce Asleep in the pews). Avec Moon river (en hommage à la célèbre chanson immortalisée à l’écran par l’éternelle Audrey Hepburn), Jonas s’interroge ainsi sur le vrai amour et se laisse emporter par la fièvre que peut lui procurer celui-ci. L’ambiance devient parfois étrange, voire inquiétante, comme ce Cabin in the Burn, rythmé par de lourds coups de tambours et des cordes ultras tendues, évoquant une danse macabre ou une prière indienne. Dans ce même morceau pourtant, les thèmes de la renaissance, de la vie sont marqués au fer rouge. And I’ll let you lie down in my mind and there you can be anything ; le disparu peut continuer à vivre et devenir ce qu’il veut, à travers notre esprit. La place qu’on décide de lui donner lui offre une seconde chance. Ces mots scandés, répétés avec force font ainsi écho au morceau Cedars (sur Spirit Guides), qui évoquait déjà la perte du père et qui concluait : « tout le monde est immortel et personne ne va mourir de toute façon. »

Mais ce qui est réellement beau dans l’album Spectral dusk, c’est la douceur avec laquelle le fils s’adresse au disparu. Et comment il se met à sa place parfois. Il est à la fois cet enfant perdu qui ne peut croire que son père l’a laissé (Spirit in the sky) et à qui son guide manque cruellement (“Oh please, come back to me, I need you if I’m to be a man” sur le final Spectral Dusk). En même temps, il est le protecteur du spectre tant aimé, à qui il chante une berceuse sensée lui apporter force et courage, (Song to sleep to), conscient que lui non plus n’a pas choisi de partir aussi vite (« Here’s a song for Dad to sleep to. Rest your weary legs and fall asleep. Go and be strong in dreams »).

Spectral Dusk sent donc les bois, le vent, le froid et les fantômes. On y voit aussi de la lumière. Comme dans Spirit guides, l’orage viendra peut-être tout purifier. Peut-être pas. Enregistré dans une cabane dans la forêt près de Perth, en hiver 2010, Spectral Dusk est le bel hommage d’un être à un proche, parti trop tôt. Une lettre d’amour. Dire au revoir n’est jamais quelque chose d’évident. Certains en font une œuvre remarquable.

* « Come, let us sing an evening hymn to calm our minds for rest » : extrait du chant religieux américain n°167 de la communauté des Mormons écrit par William W. Phelps (19ème siècle)

Spectral Dusk (Kütu Folk Records/Differ-Ant/2012)
1. Intro
2. Arrows
3. Family tree
4. You and Jake
5. Cabin in the Burn
6. Asleep In The Pews
7. Spirit In The Sky
8. Irving Lake Access Road
9. Song To Sleep To
10. Moon River
11. Spectral Dusk

Plus d’infos sur : http://www.eveninghymns.com/ ou http://kutufolk.com/

Partager :
  • Facebook
  • Twitter
  • Print
  • email

Laisser un commentaire